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Dmytro Sukholytkyi-Sobchuk - director portrait

Dmytro Sukholytkyi-Sobchuk

Avec Pamfir, Dmytro Sukholytkyi-Sobchuk a frappé très fort: un film ukrainien de frontière, de contrebande, de rituel et de fatalité familiale, où la physicalité des corps compte autant que les lignes morales du récit. Dès les premières scènes, quelque chose s'impose: le cinéaste sait filmer une communauté non comme décor anthropologique, mais comme système de pressions, de dettes et de performances viriles. Son monde est celui d'une Ukraine périphérique, enracinée dans une topographie précise, mais ouverte à des tensions universelles entre appartenance, travail, religion et violence.

Ce qui rend Pamfir si impressionnant, c'est l'alliance entre une mise en scène intensément chorégraphiée et une sensation de matière vécue. Beaucoup de premiers longs métrages ambitieusement stylisés donnent l'impression de montrer leur virtuosité. Sukholytkyi-Sobchuk, lui, parvient à faire de l'élan formel une nécessité du milieu filmé. Les plans circulent, épousent les trajectoires, attrapent les collisions d'énergie dans les maisons, les cours, les fêtes et les zones de passage clandestin. Ce mouvement n'est jamais gratuit. Il exprime un monde où chacun est pris dans des réseaux d'obligations qui l'entraînent déjà plus loin qu'il ne le voudrait.

Il y a dans son cinéma une intelligence très nette des rites. Le carnaval, la religiosité, les codes communautaires, les gestes de la masculinité, tout cela n'apparaît pas comme folklore de festival. Ce sont des structures actives, capables de protéger autant que d'étouffer. Dans bien des films européens récents des années 2020, la ruralité sert à produire un exotisme ou une brutalité abstraite. Ici, elle devient un ordre social concret, où la réputation, la famille et l'économie illégale se nouent de façon presque indémêlable. Sukholytkyi-Sobchuk sait qu'un territoire n'est jamais innocent. Il fabrique des comportements.

Le personnage central de Pamfir condense admirablement cette logique. C'est un homme qui tente de revenir vers une vie plus droite, mais dont la force même le renvoie vers les usages et les rapports de domination du milieu. Le film évite pourtant la tragédie virile convenue. Il ne célèbre pas son héros. Il montre comment un certain idéal masculin, fondé sur la puissance, la protection et la dette, piège celui qui l'incarne. Cette dimension critique donne au film sa profondeur. La violence n'y est pas uniquement circonstancielle. Elle est déjà inscrite dans les rôles disponibles.

Formellement, Sukholytkyi-Sobchuk aime les intensités franches: foule compacte, sons envahissants, mouvements de caméra qui relient les espaces et les conflits. Mais cette densité reste lisible. Le cinéaste ne dissout pas ses enjeux dans la pure sensation. Il garde toujours un fil narratif serré, ce qui permet à l'énergie plastique de peser réellement sur la dramaturgie. C'est là une qualité rare, surtout pour un cinéma qui veut conjuguer ambition visuelle et ancrage populaire.

Sa place dans le paysage contemporain dépasse le cas d'un premier film remarqué. Elle tient à une proposition plus large: réinventer un récit de communauté sans naïveté, un récit de nation sans emblème facile, un récit masculin sans complaisance. Dans le contexte du cinéma européen, et plus encore au regard de ce que l'Ukraine représente aujourd'hui dans l'imaginaire mondial, cette voix compte. Elle rappelle que les œuvres les plus fortes ne viennent pas illustrer l'actualité. Elles donnent une épaisseur de monde qui permet ensuite de mieux la comprendre.

Dmytro Sukholytkyi-Sobchuk apparaît ainsi comme un cinéaste de la tension organique, capable de faire sentir la force des liens sans jamais les idéaliser. Son cinéma regarde les communautés là où elles protègent, jugent, transmettent et condamnent tout à la fois. C'est une matière rude, mais il sait y faire entendre une vérité profondément humaine.