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Delphine Lehericey - director portrait

Delphine Lehericey

Il faut commencer par Le Milieu de l'horizon et par cet été suisse écrasé de chaleur, de récoltes malades et de recompositions familiales, parce que Delphine Lehericey excelle à montrer le moment où un monde réputé stable commence à se fissurer. Son cinéma n'est pas un cinéma du grand effondrement spectaculaire. Il préfère l'altération sensible, la perception d'un ordre domestique ou rural qui se dérègle sous l'effet conjoint du climat, du désir, du secret et de la mutation sociale. Cette méthode lui donne une singularité précieuse.

Lehericey filme souvent l'enfance ou l'adolescence comme des âges de contamination perceptive. Les personnages jeunes ne comprennent pas encore tout, mais ils enregistrent tout: les corps des adultes, les non dits, les tensions économiques, les gestes déplacés, les signes d'un paysage qui change. Cette position crée une intensité particulière. Le récit ne se contente pas de raconter une initiation. Il montre la formation d'un regard dans un monde qui perd ses garanties. Il y a là quelque chose de profondément troublant, presque horrifique par moments, même lorsque le film reste du côté du drame.

Le cinéma suisse trouve chez elle une tonalité rare, moins attachée à l'idée de maîtrise qu'à celle de fragilité. Les campagnes, les fermes, les maisons familiales ne sont pas idéalisées. Elles apparaissent comme des espaces de travail, de fatigue, de hiérarchies et de désirs contradictoires. Lorsque la chaleur ou la maladie animale gagnent du terrain, le décor cesse d'être simple cadre et devient acteur de la crise. Cette matérialité donne à ses films une belle puissance sensorielle.

Il faut également noter son attention au corps. Le corps qui grandit, le corps des adultes qui se transforme, le corps animal, le corps épuisé par le travail agricole ou par l'effort de tenir ensemble une famille. Lehericey filme sans moralisme, avec une précision qui laisse souvent affleurer le trouble. C'est là que son cinéma se rapproche d'une forme de coming of age sombre, où le passage à l'âge ne signifie pas seulement découverte de soi, mais confrontation à la viscosité du monde social et biologique.

Sa mise en scène reste pourtant d'une grande limpidité. Pas d'emphase inutile, pas de symbolisme forcé. Elle fait confiance aux situations, aux matières, aux rythmes saisonniers, à la façon dont un plan peut accumuler plusieurs tensions sans les commenter. Cette confiance est essentielle. Elle permet au spectateur de sentir l'épaisseur des scènes au lieu de recevoir des significations prémâchées. Lehericey sait très bien qu'un film gagne en profondeur lorsqu'il laisse un peu de poussière dans ses mécanismes.

Les quatre titres présents au catalogue CaSTV éclairent cette cohérence. On y retrouve une même sensibilité aux espaces liminaires, aux familles en mutation, aux environnements naturels qui ne servent pas de refuge mais de révélateur. Son travail s'inscrit pleinement dans les années 2010 et années 2020, période où plusieurs cinéastes ont compris que l'angoisse écologique et sociale devait se traduire par des formes concrètes plutôt que par des slogans.

Lehericey ne fabrique pas des films à thèse sur la fin d'un monde. Elle fait mieux. Elle montre comment un monde se dérègle à hauteur d'enfant, de ferme, de repas, de climat. Cette échelle produit une émotion très particulière. La catastrophe n'est pas encore pleinement nommée, mais elle travaille déjà chaque geste. Le spectateur en sort avec la sensation d'avoir vu non une apocalypse, mais le moment beaucoup plus précis où l'on comprend que les choses ne reviendront pas à leur ancienne place.

Delphine Lehericey occupe ainsi une place singulière dans le cinéma européen contemporain. Son œuvre rappelle que la peur peut naître d'une température, d'un silence familial, d'un paysage trop sec, d'une puberté qui rencontre la désagrégation des adultes. Rien de tonitruant, donc, mais une force d'imprégnation remarquable. C'est souvent ainsi que les films demeurent.