Buster Keaton
On oublie trop vite à quel point Buster Keaton maltraite les corps. Il suffit de revoir The Haunted House, Sherlock Jr. ou la tempête de Steamboat Bill, Jr. pour comprendre que son cinéma repose sur une idée très simple et très moderne: le monde est un piège physique, et l'être humain y avance avec un visage impassible parce qu'il n'a pas d'autre choix. Pour CaSTV, c'est une raison plus que suffisante de le regarder de près. Keaton ne fait pas de l'horreur, mais il sait fabriquer de l'angoisse spatiale, du rêve absurde et une sensation permanente de fragilité du corps.
Le premier repère, c'est les États-Unis, et plus précisément les années 1920, quand le cinéma muet américain pousse encore la mise en scène jusqu'à l'expérience matérielle. Chez Keaton, l'espace n'est jamais neutre. Une façade peut s'effondrer, une machine peut avaler un personnage, un train peut devenir une ligne de survie, une rue entière peut se transformer en champ de forces. Cette relation à l'environnement compte beaucoup. Elle fait de lui un grand cinéaste du danger concret, ce qui le rapproche par moments du thriller bien plus qu'on ne le reconnaît d'habitude.
Le masque keatonien, ce fameux visage presque immobile, joue ici un rôle décisif. Il ne sert pas seulement à produire le gag par contraste. Il donne au personnage une qualité de survivant. Keaton avance dans le chaos comme quelqu'un qui a déjà compris que protester ne sert à rien. Cette neutralité apparente produit un effet étrange: plus le monde devient délirant, plus son calme ressemble à une réponse de cauchemar. Le spectateur rit, évidemment, mais il sent aussi qu'une catastrophe peut arriver à chaque plan. Ce mélange fait toute la singularité du cinéaste.
Sherlock Jr. est sans doute le titre le plus parlant pour un regard CaSTV. Le film joue avec le rêve, le dédoublement, l'image qui absorbe le corps, et cette idée reste vertigineuse un siècle plus tard. Keaton s'endort, entre dans l'écran, perd la stabilité du monde et doit réapprendre à exister dans une réalité montée contre lui. Cela relève à la fois de la fantaisie et d'une forme primitive d'horreur psychologique. Le décor change sans prévenir, les règles se dérobent, et le personnage demeure prisonnier d'une logique qui le dépasse. Beaucoup de films ultérieurs, fantastiques ou non, continueront à travailler cette angoisse de l'image devenue espace hostile.
Il ne faut pas négliger non plus The Haunted House. Le titre semble annoncer une parodie, et c'en est une, mais Keaton comprend déjà tout ce que la maison hantée permet en termes de rythme, de dissimulation et de menace ludique. Trappes, fausses apparitions, poursuites, confusion des corps dans un espace fermé: les outils sont là. La différence, c'est qu'ils passent par le slapstick. Pourtant, le plaisir du film vient déjà du même ressort que dans beaucoup de récits d'effroi domestique, à savoir l'incertitude sur ce qui surgira du cadre ou du couloir suivant.
Avec The General, la question de la machine devient centrale. Keaton filme locomotives, rails, obstacles et poursuites avec une précision qui n'a rien de décoratif. Le monde industriel est fascinant, mais il est aussi potentiellement meurtrier. Le personnage n'y triomphe qu'en acceptant de penser à la vitesse du danger. Là encore, on retrouve une vérité profonde du cinéma de genre: survivre, c'est apprendre très vite la logique d'un système qui pourrait vous broyer. Keaton transforme cette lutte en ballet comique, sans jamais supprimer la réalité du risque.
Le lien avec les années 1930 et avec l'histoire plus vaste de l'image fantastique mérite aussi d'être souligné. Keaton appartient à un moment où le cinéma cherche encore ses formes, où les frontières entre attraction, comédie, frisson et illusion restent poreuses. Cette porosité le rend très précieux. Il rappelle qu'avant même l'âge d'or du gothic horror hollywoodien, une part essentielle du cinéma américain travaillait déjà la peur de tomber, d'être écrasé, de perdre pied dans le décor, de voir la réalité changer de règle en pleine scène.
Sa modernité se voit encore mieux quand on cesse de l'enfermer dans la seule histoire de la comédie. Buster Keaton est un immense cinéaste de l'espace hostile. Il comprend intuitivement qu'un gag puissant repose sur la même précision qu'une scène de suspense: lisibilité du cadre, menace clairement inscrite, tempo de l'attente, puis renversement. La frontière entre rire et tension est donc beaucoup plus mince qu'on ne le dit. Chez lui, le comique n'annule pas la peur. Il la convertit en mouvement.
Pour CaSTV, Keaton représente ainsi une source plus profonde qu'un simple ancêtre prestigieux. Il montre qu'un corps perdu dans un décor trop grand, une image qui devient piège, ou une maison qui organise ses propres surprises appartiennent à une histoire longue du malaise visuel. Entre les États-Unis, les années 1920, le thriller de situation et les futurs territoires du gothic horror, Buster Keaton rappelle qu'une grande part de l'effroi au cinéma est née d'un geste très simple: mettre un corps en danger et laisser le cadre décider du reste.
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