Beverly Bonner
Chez Beverly Bonner, la donnée américaine ne s'entend pas comme une évidence industrielle, mais comme la survivance d'un autre cinéma indépendant, plus rugueux, plus latéral, moins soucieux d'afficher sa légitimité que de saisir une énergie instable. Cette tonalité la distingue nettement dans l'histoire du cinéma des États-Unis et dans la mémoire des Années 1970 prolongée jusque dans les relectures contemporaines. Bonner vient d'un endroit où le jeu, le corps et le cadre ne sont pas encore entièrement disciplinés par les bonnes manières du récit. C'est précisément ce qui rend son geste intéressant.
Il y a chez elle quelque chose d'immédiat, mais cette immédiateté n'a rien de naïf. Elle tient à une confiance dans les aspérités, dans les comportements décalés, dans les présences qui ne demandent pas la permission d'exister à l'écran. Un tel cinéma ne produit pas forcément l'horreur au sens canonique du terme, mais il touche très vite à des zones de malaise, d'étrangeté sociale, de brutalité sourde que le cinéma d'horreur sait reconnaître. Bonner travaille près des nerfs. Ses images gardent la trace d'une Amérique marginale, sale parfois, imprévisible surtout, où les règles de respectabilité n'ont jamais complètement gagné.
Cette qualité est précieuse parce qu'elle échappe au musée. Trop de films indépendants du passé sont aujourd'hui fétichisés comme objets de texture. Bonner résiste à cette neutralisation rétrospective. Ce qui demeure dans son travail, c'est une capacité à faire tenir ensemble la spontanéité et le malaise. Un personnage peut sembler libre, drôle, presque désinvolte, puis révéler soudain la violence du monde qui l'entoure. L'humour n'annule pas la menace. Il en devient parfois la forme la plus inquiétante, parce qu'il prouve que la normalité est déjà fendue.
On peut lire son cinéma comme une variante oblique du thriller psychologique, non pas parce qu'il en reprend les mécanismes classiques, mais parce qu'il partage avec lui un goût pour les comportements illisibles et les espaces sociaux contaminés. Chez Bonner, l'inconfort ne dépend pas forcément d'un dispositif spectaculaire. Il vient du fait qu'aucun geste n'est parfaitement sécurisé, qu'aucune relation n'est tout à fait stable, qu'aucune scène ne s'abrite entièrement derrière les conventions de genre ou de ton. Cette instabilité est une force.
Il faut aussi rappeler que des cinéastes comme elle compliquent heureusement les hiérarchies habituelles de l'histoire du cinéma. Trop souvent, les œuvres périphériques ne sont convoquées qu'à titre d'exception sympathique. Bonner mérite davantage. Son travail montre qu'une esthétique du bord, du presque bancal, du légèrement sale peut dire plus de vérité sur une époque que bien des productions plus sûres d'elles. Le cinéma indépendant américain, lorsqu'il cesse de vouloir se faire pardonner sa petitesse, retrouve une capacité d'agression et de liberté rare. Bonner appartient à cette lignée.
Dans le catalogue de CaSTV, Beverly Bonner compte donc comme figure d'énergie indocile. Son importance ne tient pas à une monumentalité de carrière, mais à une qualité de présence et de ton. Elle rappelle que le cinéma peut être dangereux non parce qu'il montre l'extraordinaire, mais parce qu'il laisse affleurer, dans des gestes presque ordinaires, une vérité plus crue sur les corps, les désirs et les violences d'un monde qui ne savait déjà plus très bien comment se tenir.
