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Anna Eriksson - director portrait

Anna Eriksson

Avec M puis W, Anna Eriksson a trouvé un territoire que peu de cinéastes osent habiter: un espace où la pop, la psychose, la performance et l'avant garde se mêlent sans chercher d'alibi narratif. Ancienne chanteuse devenue réalisatrice, elle ne fait pas du cinéma comme une reconversion sage. Elle y transporte au contraire une conscience aiguë de la persona, du masque, de la séduction fabriquée, puis elle pousse ce matériau jusqu'à la décomposition. Son œuvre avance comme si le glamour lui-même portait déjà sa maladie.

Le premier choc vient de la frontalité des images. Eriksson aime les surfaces lisses, les couleurs tendues, les figures qui semblent offertes au regard puis brutalement retirées. Ce n'est pas un cinéma qui raconte d'abord, c'est un cinéma qui expose. Il expose des corps, des poses, des fictions de désir, puis montre la violence contenue dans cette exposition. En ce sens, elle s'inscrit moins dans une tradition classique du drame psychologique que dans une lignée plus trouble, où l'expérience spectatorielle compte autant que le récit. Le spectateur n'entre pas dans un univers, il entre dans une zone de contamination.

Cette contamination est centrale. Eriksson ne sépare jamais nettement l'identité, la sexualité, la célébrité fantasmée et la pulsion de mort. Tout circule ensemble. Une image de mode peut devenir tombeau. Un visage iconique peut se transformer en icône vide, presque funéraire. On pense parfois au cinéma finlandais lorsqu'il abandonne toute modestie réaliste pour basculer vers le rêve froid, mais Anna Eriksson radicalise encore ce mouvement. Elle filme des états mentaux comme des architectures visuelles closes, saturées de désir et de répulsion.

Ce qui rend son cinéma si singulier dans le champ du fantastique contemporain, c'est qu'il ne passe presque jamais par les signes attendus du genre. Pas besoin d'entité clairement nommée ni de mythologie expliquée. Le démon est déjà là, si l'on veut employer ce mot, mais il a l'apparence de la perfection plastique, du rituel de pose, de l'image qui se contemple elle-même jusqu'à l'asphyxie. C'est un fantastique de l'artifice absolu. On ne craint pas l'irruption d'un autre monde: on découvre que le nôtre, lorsqu'il devient entièrement image, est déjà inhabitable.

Il faut aussi souligner son sens du rythme. Beaucoup d'œuvres expérimentales deviennent vite démonstratives. Eriksson, même dans ses structures les plus libres, sait maintenir une poussée. Chaque séquence agit comme un palier vers un état de plus en plus dénudé, de plus en plus inquiet. Les répétitions ne sont jamais de simples boucles esthétiques. Elles fonctionnent comme des compulsions. Le film revient, insiste, creuse, jusqu'à ce que la beauté elle-même paraisse suspecte. Cette logique obsessive donne à son travail une puissance rare dans les années 2010 et années 2020, au moment où tant d'images réclament notre attention tout en restant parfaitement sans risque.

On comprend alors pourquoi Eriksson compte pour CaSTV. Elle rappelle qu'il existe une horreur sans monstre extérieur, une horreur née de la fabrication des apparences et de la pression qu'elles exercent sur le sujet. Son cinéma connaît la jouissance des surfaces, mais il en connaît aussi la cruauté. Il filme des êtres absorbés par leurs propres représentations, et transforme cette absorption en expérience presque métaphysique. La question n'est pas seulement "qui suis je?", mais "que reste t il de moi lorsqu'il ne subsiste plus que l'image?"

Anna Eriksson occupe ainsi une place précieuse, à la croisée du film d'art, du cauchemar pop et de la performance de soi poussée jusqu'à l'autodestruction. Ce n'est pas un cinéma d'accès facile, et c'est très bien ainsi. Il faut accepter d'y perdre ses repères habituels, de ne pas tout rabattre sur la clé psychologique ou la symbolique transparente. En échange, on rencontre une œuvre qui ose encore faire de l'image un risque. Rarement la beauté aura semblé aussi froide, aussi désirante, aussi dangereusement proche de l'abîme.