Anders Thomas Jensen
On entre chez Anders Thomas Jensen par Les Bouchers verts, et l'on comprend très vite qu'il possède un talent rare pour transformer la monstruosité en routine professionnelle. Le cannibalisme, chez lui, n'arrive pas comme apocalypse gothique. Il s'installe dans un commerce, une habitude, une logique de petit entrepreneur. Cette trivialisation du pire dit beaucoup de son cinéma danois : une comédie noire où l'absurde n'abolit jamais la cruauté du monde, mais la rend au contraire plus visible.
Dans le paysage du Danemark, Jensen occupe une place immédiatement identifiable. Scénariste brillant avant d'être réalisateur reconnu, il sait construire des situations d'une lisibilité redoutable. Pourtant, cette efficacité narrative n'aboutit pas à des films mécaniques. Elle sert à installer des univers où les personnages, souvent paumés, blessés ou grotesques, cherchent une forme de salut au milieu du mauvais goût, de la violence et de la foi tordue. Le mélange pourrait paraître forcé. Chez lui, il devient une langue.
Adam's Apples reste exemplaire de cette capacité. Un néonazi, un prêtre obstinément bienveillant, un verger, des épreuves presque bibliques : Jensen fait tenir ensemble le blasphème, la fable morale et le burlesque d'une manière que peu de cinéastes osent encore tenter. Son secret n'est pas tant l'ironie que la précision du ton. Il pousse les situations très loin, mais il sait exactement à quel point il peut les tendre sans les briser. Cette maîtrise explique pourquoi ses films, si excessifs en apparence, gardent une émotion réelle.
Il faut aussi souligner la qualité de son écriture des groupes. Jensen aime les communautés bancales, les duos improbables, les familles de remplacement composées d'inadaptés, de fanatiques ou d'idiots magnifiques. Ce goût du collectif le distingue d'un certain cinéma noir contemporain trop centré sur le héros dysfonctionnel. Chez lui, les personnages existent dans des réseaux de dépendance, de conflit, de solidarité absurde. C'est là que naît la comédie, mais aussi une véritable tendresse, toujours menacée de se retourner en catastrophe.
Son rapport au genre mérite attention. Il touche à la comédie, au thriller, parfois au conte macabre, sans jamais se laisser enfermer. Le crime, la violence, l'accident ou l'illumination religieuse y circulent avec une liberté singulière. Jensen comprend que le grotesque peut être une méthode de connaissance. En poussant le réel légèrement au delà de son seuil de crédibilité, il révèle des vérités morales très concrètes sur le ressentiment, la rédemption, le déni ou le besoin de croire.
Dans les années 2000 puis les années 2010, son œuvre a conservé une fidélité précieuse à cette veine de fable noire populaire, très écrite, très jouée, qui ne craint ni le symbolique ni la blague douteuse. À une époque où tant de films hésitent entre prestige glacé et cynisme paresseux, Jensen continue de faire confiance à des récits fortement charpentés, portés par des acteurs capables de tenir la ligne entre l'émotion et la farce.
Cette confiance dans le récit est importante. Les films de Jensen ne s'excusent pas d'être des histoires. Ils aiment les motifs, les retournements, les répétitions, les objets qui reviennent, les promesses tenues. Cet artisanat, loin d'être rétrograde, leur donne une robustesse réjouissante. Les meilleures scènes restent parce qu'elles sont écrites pour rester.
Regarder Anders Thomas Jensen, c'est découvrir un cinéma qui sait faire rire avec la misère morale sans jamais se contenter de la surplomber. Sous le grotesque, il y a une intuition sérieuse : les êtres humains sont capables du pire, souvent pour des raisons ridicules, mais ils restent parfois sauvables précisément là où tout semblait perdu.
