Alice Brygo
Avec Soum, Alice Brygo filme la nuit, la jeunesse et la mécanique des désirs comme si chaque plan portait déjà les traces d'une catastrophe intime en formation. C'est une entrée juste dans son univers, parce qu'elle dit immédiatement ce qui compte : un cinéma du trouble contemporain, urbain ou périurbain, où les corps cherchent l'intensité au moment même où le monde les vide de sens. Dans le paysage de la France actuelle, cette sensibilité a une netteté rare.
Brygo s'intéresse à des présences qui vivent au bord de la dissociation. Non pas des personnages purement symboliques, mais des êtres dont le rapport au temps, au désir, à l'image de soi et au groupe est déjà fragilisé. C'est de cette fragilité que son fantastique tire sa force. L'étrangeté n'arrive pas de l'extérieur pour perturber un ordre stable. Elle sort d'un présent saturé de fatigue, d'aliénation, de quête de sensation, parfois de violence latente. Le genre horrifique devient alors un outil extrêmement précis pour penser la jeunesse non comme âge idyllique, mais comme zone d'exposition maximale.
Le premier mérite de sa mise en scène tient à la matière. Lumières artificielles, peaux, parkings, chambres, zones d'entre deux, circulation nocturne : tout semble saisi à la fois dans sa réalité très concrète et dans sa capacité à basculer vers autre chose. Brygo comprend que l'époque a produit ses propres décors du cauchemar, pas forcément spectaculaires, mais profondément désaffectés. Son cinéma ne les romantise pas. Il les traverse avec une attention presque tactile.
Le corps joue évidemment un rôle central. Mais ce n'est pas le corps héroïque ni le corps seulement souffrant. C'est un corps travaillé par les regards, par les injonctions, par la consommation, par la promesse d'une intensité toujours déjà déçue. Cette tension donne à son œuvre une coloration singulière, parfois proche du body horror sans s'y réduire. La mutation, chez elle, est souvent mentale, affective, sociale, même lorsqu'elle prend une forme plus physique.
Il faut aussi souligner son sens du rythme. Brygo sait installer une dérive. Les scènes n'avancent pas toujours selon une logique de progression nette. Elles s'accumulent, se répondent, se chargent d'une pression diffuse qui finit par transformer l'atmosphère générale. Cette façon de laisser le film dériver sans perdre sa cohérence rejoint une sensibilité forte des années 2020, où le fantastique dialogue avec l'épuisement émotionnel, la nuit urbaine et les économies contemporaines du désir.
On peut la rapprocher d'un certain cinéma français qui refuse de séparer trop vite réalisme social, trouble sensoriel et stylisation. Mais Brygo apporte une tonalité propre, plus inquiète, plus directement collée à l'état des corps et des espaces. Là où d'autres s'arrêtent à la belle mélancolie de la jeunesse perdue, elle cherche ce qu'il y a de plus acide, de plus menaçant, dans ce rapport au vide. C'est là que son cinéma devient vraiment mordant.
Pour CaSTV, Alice Brygo représente donc une figure importante d'un fantastique contemporain qui ne passe ni par le château ni par le folklore, mais par la circulation nocturne des affects dans des territoires désenchantés. La peur y est sociale, sensorielle, presque chimique. Elle tient dans la lumière des néons, dans la fatigue des regards, dans le désir de sortir de soi coûte que coûte.
Ce qui reste après ses films, c'est une sensation très précise de présent contaminé. Un présent où la recherche d'intensité n'ouvre pas forcément à la liberté, mais peut conduire à une forme d'auto étrangeté. Brygo filme cette bascule avec une justesse froide, sans moraliser, sans idéaliser. C'est exactement ce qui donne à son œuvre sa nécessité.
