Alessio Rigo de Righi
Avec The Tale of King Crab, coréalisé avec Matteo Zoppis, Alessio Rigo de Righi rejoint une tradition italienne très ancienne tout en la rendant étrangement neuve : celle du récit populaire qui hésite entre légende, chronique rurale, geste picaresque et vision hallucinée. Le film ne raconte pas seulement une aventure. Il interroge ce qu'une communauté fait d'une vie quand elle la transforme en histoire. Ce déplacement est capital. Chez Rigo de Righi, le folklore n'est jamais décoratif. Il est une machine de déformation, de transmission et parfois de mensonge.
Cette attention à la parole transmise donne à son cinéma une texture rare. On n'y cherche pas la restitution exacte d'un passé stable, mais l'épaisseur de récits qui se sont déjà contaminés les uns les autres. Les personnages existent à la fois comme êtres de chair et comme figures racontées, déjà prises dans une circulation de versions. C'est ce qui fait toute la beauté inquiétante de The Tale of King Crab. Le film avance dans un espace où l'Histoire, la rumeur et le mythe rural s'entremêlent jusqu'à rendre le réel légèrement instable.
Il y a là une parenté forte avec le folk horror, même si le film ne coche pas les cases habituelles du genre. Rigo de Righi comprend que le rural n'est pas une réserve d'authenticité, mais un champ de forces traversé par la croyance, la violence et la mémoire collective. Le paysage regarde, les communautés commentent, les gestes reviennent. Rien n'est purement individuel. Même l'errance semble déjà écrite par des codes plus anciens. Cette dimension fait de son travail une proposition précieuse pour CaSTV, qui s'intéresse justement à ces zones où le mythe persiste sans avoir besoin de surnaturel explicite.
Le lien avec l'Italie est ici décisif, non comme marque d'identité figée, mais comme archive de formes. On pense au cinéma paysan, au western italien décentré, au documentaire ethnographique, aux récits d'aventure dégradés par la fatigue du monde. Rigo de Righi puise dans ces courants sans les citer de manière ostentatoire. Il les laisse infuser dans une mise en scène qui aime les marges, les corps cabossés, les chemins sans garantie. Le passé n'y revient pas comme patrimoine. Il revient comme trouble.
Son sens du cadre et du rythme mérite aussi qu'on s'y arrête. Les plans ont le temps de respirer, mais jamais de s'installer en belles images autosatisfaites. Quelque chose les travaille de l'intérieur : le vent, la boue, la parole de l'autre, l'incertitude du territoire. Cette tension évite au film de devenir un simple exercice de style rétro. Le spectateur n'admire pas un objet soigneusement patiné. Il traverse une expérience de dérive où les repères historiques et géographiques se déplacent continuellement.
Dans les années 2020, alors que beaucoup de films dits de festival cherchent à réenchanter les marges rurales par la stylisation, Rigo de Righi adopte une voie plus retorse. Il sait que le peuple raconté est aussi un peuple qui raconte, invente, exagère, falsifie. Cette conscience du récit comme force active donne à ses films une intelligence peu commune. On n'y consomme pas du pittoresque. On y observe la fabrication même de la mémoire populaire, avec sa poésie et sa cruauté.
Pour CaSTV, Alessio Rigo de Righi compte donc comme cinéaste des traditions empoisonnées. Son œuvre rappelle que la campagne, la légende et l'aventure ne sont pas des refuges contre la modernité, mais des formes parallèles de trouble. Elles conservent les vieux pactes, les vieilles humiliations, les vieux désirs de grandeur. Son cinéma leur rend une puissance de présence sans les purifier. C'est exactement ce qu'il faut attendre d'un regard contemporain sur les mythologies rurales : non un hommage, mais une réouverture des plaies qui les font tenir.
