Alan Deprez
Dans le paysage belge, Alan Deprez retient l’attention par une manière de laisser l’étrange s’infiltrer dans des cadres qui paraissent d’abord presque documentaires. C’est une qualité très particulière, et assez rare. Ses films ne commencent pas par annoncer qu’ils vont devenir inquiétants. Ils s’installent dans une proximité, dans une texture quotidienne, parfois même dans une banalité apparente, puis ils décalent imperceptiblement les coordonnées. Ce glissement progressif est la clef de son rapport au genre.
La Belgique offre un terrain fertile à ce type d’écriture. Il y existe une tradition de cinéma volontiers traversée par l’absurde, la matérialité des lieux, les comportements à moitié opaques, les climats gris où l’ordinaire semble déjà posséder quelque chose d’inquiétant. Deprez s’inscrit dans ce voisinage sans le citer servilement. Il ne cherche pas à imiter un style national identifiable. Il semble plutôt comprendre, de manière instinctive, que le fantastique peut naître d’un excès de réel aussi bien que d’une suspension du réel.
Ce qui frappe chez lui, c’est la sobriété de l’approche. Pas de surcharge, peu de gestes ostensiblement signifiants, aucune volonté de prouver à tout prix que le film relève de l’horreur. Cette discrétion est en fait une stratégie de confiance. Deprez laisse aux cadres, aux silences et aux relations le temps de produire leur propre trouble. Le spectateur doit entrer dans le rythme d’une scène, accepter de regarder ce qui se répète, ce qui coince, ce qui n’est pas tout à fait expliqué. C’est là que naît l’angoisse, non dans un programme d’effets.
L’espace joue un rôle décisif dans cette méthode. Chez Deprez, les lieux sont rarement spectaculaires, mais ils sont presque toujours légèrement impropres à la détente. Un couloir, une pièce nue, un extérieur trop calme, une zone de transit prennent une présence excessive. Le décor cesse d’être un contenant neutre. Il devient un opérateur d’incertitude. Cette attention à la pression des espaces donne à son cinéma une qualité physique qui compense largement l’absence de démonstration tapageuse.
Il y a également une certaine rudesse morale dans la manière dont il traite ses personnages. Pas de psychologie surlignée, pas de sympathie obligatoire, pas de messages simplifiés. Les figures existent avec leurs limites, leurs maladresses, parfois leur opacité. Cette retenue les rend plus crédibles et, surtout, plus vulnérables. Lorsqu’un film de genre accepte de ne pas tout expliquer des êtres qu’il met en scène, il laisse au trouble une place réelle. Deprez semble en être pleinement conscient.
Dans les années 2020, ce type de cinéma mérite d’être défendu. Il n’a ni la puissance de feu promotionnelle des grosses machines ni l’emballage immédiatement prestigieux de certains objets d’auteur. Mais il possède quelque chose de plus durable : une justesse de ton. Deprez sait qu’il n’est pas nécessaire d’élever artificiellement le genre pour lui donner du poids. Il suffit souvent de filmer le réel assez précisément pour que ses fissures apparaissent. Le fantastique peut alors surgir comme prolongement logique, et non comme rupture forcée.
Cette logique fait de son travail une présence discrète mais précieuse dans une base comme CaSTV. Alan Deprez rappelle qu’il existe un cinéma belge de l’inquiétude quotidienne, de la tension lente, du malaise qui prend forme sans hausser la voix. On pourrait le dire autrement : il filme des situations qui n’ont pas l’air hantées au départ, puis il montre qu’elles l’étaient déjà. C’est une manière très fine de penser l’horreur, et une manière particulièrement efficace de la rendre persistante.
Au fond, ses films tiennent par leur refus du spectaculaire inutile. Ils savent que la peur n’a pas toujours besoin de créatures, de mythologies entières ou de grands retournements. Elle peut commencer dans une posture, une pièce, une durée légèrement trop longue. Deprez travaille exactement à cet endroit. Et c’est là, souvent, que le genre devient le plus sérieux.
