Abdelhamid Bouchnak
Avec Dachra, Abdelhamid Bouchnak a immédiatement déplacé les coordonnées du fantastique arabe contemporain. Cette simple référence suffit à ouvrir la bonne porte : nous sommes face à un cinéaste pour qui l'horreur n'est ni un exercice d'imitation occidentale ni un supplément décoratif, mais un moyen très direct d'explorer les tensions de la société tunisienne. Le film de genre, chez lui, retrouve une fonction incisive. Il regarde les croyances, les violences et les hiérarchies non comme folklore, mais comme forces actives du présent.
Bouchnak comprend parfaitement ce que le folk horror a de politique lorsqu'il cesse d'être réduit à ses accessoires. Ce n'est pas le rite en soi qui importe, mais la manière dont une communauté se construit autour de ce qu'elle expulse, enferme ou sacralise. Dans ce cadre, l'horreur devient chez lui un langage de l'organisation sociale, un outil pour montrer que la modernité ne fait pas disparaître l'archaïque, qu'elle le recompose souvent sous des formes plus troubles. Cette intuition donne à son cinéma une nécessité rare.
La place de la Tunisie est bien sûr centrale. Non pas comme motif de couleur locale, mais comme terrain historique et symbolique précis. Bouchnak filme un pays où les fractures entre centre et périphérie, entre visibilité urbaine et refoulement rural, entre discours rationnels et persistance des peurs collectives, restent profondément vives. Ce contexte produit des films qui respirent le lieu au lieu de l'utiliser. On sent que chaque espace est déjà chargé de rapports sociaux, de mémoire et de violence latente.
Il faut également saluer la netteté de sa mise en scène. Bouchnak ne se perd pas dans la démonstration savante. Il sait installer une trajectoire, faire monter la menace, ménager des points de rupture très lisibles sans sacrifier l'ambiguïté. Cette articulation entre efficacité et densité culturelle est difficile à obtenir. Beaucoup de films de genre choisissent l'une au détriment de l'autre. Lui cherche précisément leur rencontre. Le résultat est un cinéma accessible sans être aplati.
Ce travail s'inscrit avec force dans les années 2010 et les années 2020, moment où plusieurs cinémas nationaux ont réinvesti l'horreur pour y inscrire leurs propres conflits historiques. Bouchnak y prend une place particulièrement importante, parce qu'il montre qu'un imaginaire local peut produire un vrai choc de cinéma sans passer par le filtre de la standardisation globale. Ses films ne demandent pas l'exotisme. Ils imposent un monde.
Le corps, dans cette oeuvre, n'est jamais neutre non plus. Il est menacé, observé, souvent pris dans des régimes de contrainte qui le dépassent. Mais il résiste aussi, enquête, avance vers ce qu'il ne devrait peut-être pas regarder. Cette dynamique donne au spectateur un point d'entrée concret dans des structures symboliques plus vastes. Le film ne se contente pas d'illustrer une idée sur la peur collective. Il la fait passer par la fatigue, l'obstination et le risque physique.
Pour CaSTV, Abdelhamid Bouchnak compte comme l'un des noms qui rappellent le plus clairement que le genre est une affaire de territoire, de mémoire et d'organisation du visible. Son cinéma montre que le cauchemar n'est jamais loin des communautés qui prétendent avoir réglé leurs comptes avec leurs propres ombres. Quand il filme l'archaïque, ce n'est pas pour le muséifier. C'est pour rappeler qu'il travaille encore au présent, qu'il continue de distribuer la peur, l'exclusion et le désir de sacrifice. Peu d'oeuvres récentes le font avec autant de netteté.
