Yannick Lemos
Yannick Lemos appartient au paysage québécois de l'horreur de proximité, celui où le genre se fabrique souvent dans les marges des courts, des collectifs et des images nocturnes de quartier. Ses deux crédits au catalogue CaSTV prennent une valeur particulière parce qu'ils viennent du Québec, territoire où le fantastique francophone s'est longtemps développé à côté des grands récits nationaux, dans une tension entre modestie de moyens et désir de frapper fort.
Le cinéma d'horreur québécois possède une texture reconnaissable lorsqu'il se dégage des modèles américains. Il aime les maisons trop ordinaires, les routes d'hiver, les sous-sols, les chalets, les appartements où l'on entend la tuyauterie, les familles qui parlent près du silence. Lemos se situe dans cette géographie affective. Le danger n'a pas besoin d'être grandiose. Il peut entrer par une porte mal isolée, par un voisinage trop calme, par un souvenir que le décor semble avoir gardé mieux que les personnages.
Cette inscription locale compte pour CaSTV, plateforme montréalaise et bilingue, attentive aux courants qui traversent la francophonie. Le genre québécois n'est pas seulement une variation régionale de l'horreur nord-américaine. Il porte une langue, un humour sec, une relation particulière à la famille, à la religion héritée, au territoire et à la saison. La neige, la forêt, la banlieue, la ruelle, le dépanneur peuvent devenir des signes de malaise sans quitter leur banalité.
Les années 2010 et les années suivantes ont vu une multiplication de démarches modestes mais tenaces au Québec : courts de festivals, films autoproduits, expérimentations de genre, hybrides entre comédie noire et épouvante. Lemos appartient à cette économie de terrain. Deux crédits ne suffisent pas à le transformer en figure majeure, mais ils indiquent une présence dans un réseau où chaque film compte, précisément parce que les infrastructures demeurent fragiles. L'horreur québécoise se construit souvent par persévérance.
Ce qui peut intéresser chez Lemos, c'est la possibilité d'un cinéma du seuil. Seuil entre français et anglais, entre Montréal et région, entre culture populaire et reconnaissance institutionnelle, entre réalisme social et débordement fantastique. Le Québec est un territoire idéal pour ces tensions. Il connaît la hantise de la survivance, la mémoire catholique, la peur du vide rural, le rapport ambivalent aux États-Unis voisins. Le genre peut transformer ces éléments en atmosphère sans avoir à les expliquer lourdement.
Dans ce contexte, le thriller psychologique devient souvent une voie naturelle. Il permet de garder le surnaturel en suspens tout en travaillant l'enfermement mental. Un personnage québécois dans un espace restreint porte avec lui un monde de pressions : famille, langue, classe, solitude, hiver, difficulté à nommer ce qui ne va pas. La peur naît de cette accumulation. Elle ne surgit pas seulement comme événement. Elle existe déjà dans la pièce.
La valeur de Yannick Lemos pour CaSTV tient donc à cette échelle. Il représente l'importance des signatures locales dans une base qui refuse de réduire l'horreur aux circuits internationaux les plus visibles. Le genre vit aussi dans les productions proches, dans les noms qui apparaissent deux fois et qui suffisent à tracer une appartenance. Ce sont ces présences qui donnent à une scène sa profondeur réelle.
Regarder Lemos, c'est se rappeler que l'horreur québécoise n'a pas besoin d'imiter ailleurs pour devenir inquiétante. Elle peut partir d'un accent, d'un logement, d'une lumière de fin d'après-midi en février, d'un silence autour d'une table. Le fantastique y pousse dans une terre familière. Et c'est justement parce qu'elle est familière qu'elle finit par nous regarder de travers.
