Wil Aaron
Avec Crabs!, Wil Aaron s'offre un luxe de plus en plus rare : prendre une idée volontairement absurde, l'assumer pleinement, puis la travailler avec assez de sérieux pour qu'elle cesse d'être une simple blague et devienne une vraie proposition de cinéma de genre. Le film part d'un principe d'exploitation joyeuse, des crustacés tueurs envahissant une ville côtière, mais il ne se contente pas d'empiler des clins d'œil. Aaron comprend que le pastiche ne fonctionne que s'il aime profondément la grammaire qu'il rejoue. Son cinéma repose sur cette affection précise pour les séries B, les créatures ridicules et la logique artisanale du chaos.
Il serait pourtant réducteur de voir en lui un simple ironiste. Ce qui donne sa tenue à son travail, c'est la manière dont il articule exagération et construction. Le gag visuel, la réplique outrée, la créature improbable et le carnage burlesque s'inscrivent dans un vrai sens du rythme. On sent que le cinéaste connaît l'histoire du cinéma de monstres assez bien pour savoir où placer l'hommage et où relancer la machine. L'effet recherché n'est pas la moquerie. C'est une forme de jubilation cinéphile, un plaisir de fabrication.
Cette jubilation le relie à une longue tradition de comédie horrifique où l'invraisemblable est moins un défaut qu'un contrat. Une bonne créature de série B n'a pas besoin d'être crédible au sens naturaliste. Elle doit être immédiatement lisible, presque héraldique. Chez Wil Aaron, le crabe géant ou agressif relève de cette emblématique pop. Il fonctionne comme un signal envoyé à un certain public : ici, on vient pour le chaos, mais un chaos composé, pensé, rythmé.
Le rapport au littoral est d'ailleurs essentiel. La ville balnéaire, les concours locaux, les petites autorités dépassées, les jeunes gens pris entre désir et catastrophe donnent au film une texture de cinéma américain de bord de mer qui rappelle combien le décor touristique peut vite devenir zone de contamination. Aaron exploite avec intelligence cette réversibilité. La carte postale se retourne, la plage se peuple d'une menace grotesque, l'économie du loisir devient terrain de massacre. C'est une vieille leçon du genre, mais il la remet en circulation avec une énergie sans cynisme.
Dans le paysage des années 2020, saturé de nostalgies calculées, cette absence de cynisme compte énormément. Wil Aaron ne traite pas la culture bis comme un stock de références à consommer. Il la remet au travail. Il accepte le côté pauvre, excessif, trop voyant de certaines formes, et il en fait une force. Cela donne à son cinéma un charme artisanal qui ne cherche pas à se faire pardonner son goût pour le mauvais goût.
Il faut aussi noter que le rire, chez lui, n'annule pas la violence du genre. Il la déplace. Les attaques, les poursuites, les morceaux de bravoure grotesques gardent un vrai sens de la menace, même déformée par la comédie. C'est là toute la difficulté de l'exercice. Un bon film de créature comique ne doit ni se prendre trop au sérieux, ni se dissoudre dans le simple sketch. Aaron tient cette ligne avec assez de fermeté pour rappeler que la légèreté peut elle aussi être une discipline.
Wil Aaron mérite donc d'être considéré comme un artisan convaincu du cinéma bis contemporain. Son œuvre ne cherche pas la légitimité extérieure. Elle sait très bien d'où elle vient, du plaisir des effets, des monstres idiotes, des villes dépassées par l'invasion, des foules qui crient un peu trop fort. Mais elle sait aussi que ce patrimoine mineur ne survit qu'à condition d'être rejoué avec invention. En cela, son cinéma n'est pas seulement amusant. Il est fidèle, et cette fidélité-là a de la valeur.
