Trần Thanh Huy
Ròm, le film vietnamien de Trần Thanh Huy, donne à la ville une vitesse presque malade: escaliers, ruelles, dettes, corps adolescents lancés dans une course où chaque choix semble déjà en retard. Même lorsque son cinéma ne se présente pas frontalement comme de l'horreur, il travaille une matière que le genre reconnaît immédiatement: la survie urbaine, l'enfance exposée, l'économie parallèle, le monde adulte comme machine à broyer. La peur ne vient pas d'un monstre extérieur. Elle vient d'un système qui a appris à dévorer sans se nommer.
Trần Thanh Huy appartient à une génération de cinéastes vietnamiens qui filment la modernité non comme promesse abstraite, mais comme pression sur les corps. Dans cette perspective, le Vietnam n'est pas un décor exotique pour regard lointain. C'est un espace social nerveux, traversé par les rêves de richesse, les mécanismes de dette, les croyances populaires, les familles disloquées, les marchés informels. Le cinéma devient une manière de sentir comment une ville respire quand elle manque d'air.
Avec deux crédits au catalogue CaSTV, sa présence ouvre une porte importante vers les voisinages de l'horreur. Le thriller social peut parfois produire une angoisse plus aiguë que le fantastique explicite. Quand un personnage n'a aucune marge, quand chaque rue est une menace économique, quand la chance devient une religion de remplacement, le monde prend une dimension cauchemardesque. Trần Thanh Huy filme cette tension par le mouvement. La caméra ne contemple pas seulement. Elle poursuit, trébuche, insiste, comme si le récit lui-même devait courir pour ne pas être avalé.
Cette énergie distingue son cinéma des formes plus posées du drame réaliste. Chez lui, la ville n'est pas seulement observée, elle attaque. Les décors ont une fonction de contrainte. Les passages étroits, les hauteurs, les foules, les murs, les toits et les ruelles composent une topographie de danger. Le personnage circule, mais cette circulation ne ressemble pas à la liberté. Elle ressemble à une fuite sans extérieur. C'est exactement le genre d'intuition que l'horreur sait amplifier: l'espace le plus vivant peut devenir le plus carcéral.
La relation aux croyances et aux jeux de hasard ajoute une couche presque spectrale. Dans un monde où l'avenir semble confisqué, les signes prennent une importance excessive. Un numéro, une rumeur, une prédiction, une chance supposée peuvent déterminer des gestes très concrets. Le surnaturel n'a pas besoin d'apparaître pour que la logique magique contamine le réel. Cette zone intéresse directement le cinéma asiatique, qui a souvent montré comment les morts, les dettes et les rites survivent dans les structures du présent.
Dans les années 2010, Ròm a frappé par sa vitesse et par son refus d'adoucir la précarité. Trần Thanh Huy ne filme pas la pauvreté comme une image de compassion confortable. Il la filme comme une mécanique, avec ses règles, ses humiliations, ses accélérations. Cette sécheresse donne à son travail une puissance que les amateurs d'horreur peuvent comprendre. La terreur n'est pas seulement d'être poursuivi par quelqu'un. C'est aussi d'être poursuivi par une dette, par une probabilité, par une ville entière qui transforme chaque retard en punition.
Pour CaSTV, Trần Thanh Huy mérite donc d'être placé dans une constellation plus large que le seul drame social. Son cinéma rappelle que l'horreur contemporaine ne réside pas toujours dans l'irruption de l'impossible. Elle peut être dans la révélation brutale du possible, dans ce que le monde autorise déjà. Les adolescents de ses images ne fuient pas un cauchemar inventé pour eux. Ils traversent une réalité qui a la structure d'un piège. C'est cette lucidité qui donne à son cinéma sa force: un réalisme si tendu qu'il commence à ressembler à une malédiction.
