Tommy Chong
Avec Up in Smoke, coréalisé dans l'esprit du tandem Cheech & Chong, Tommy Chong a transformé la contre-culture fumiste des années 1970 en machine cinématographique à la fois paresseuse en surface et très précise dans son sens du tempo comique. C'est ce paradoxe qui définit le mieux sa place comme réalisateur. Chong n'est pas un simple performeur passé derrière la caméra. Il comprend très bien comment filmer la dérive, comment donner à l'idiotie apparente une structure, comment faire d'un relâchement un style.
Le cinéma comique américain a souvent produit des anarchistes, mais peu ont cultivé comme lui un art du flottement. Chez Chong, le récit avance de travers, comme s'il suivait une pensée distraite, une envie immédiate, une logique enfumée. Pourtant, cette nonchalance est savamment organisée. Les détours, les rencontres absurdes, les excès de langage et les ruptures de ton composent une véritable géographie de la défonce comme mode d'être au monde. Ce n'est pas un hasard si son œuvre reste associée à la comédie des années 1970 et années 1980 bien au-delà de la simple nostalgie.
Il faut rappeler que Tommy Chong travaille depuis un espace culturel très particulier, celui d'une Amérique du Nord où la culture de la drogue douce, la satire des autorités et la marginalité festive se rencontrent. Même lorsque les films paraissent improvisés, ils captent quelque chose de très exact sur l'époque. La police, la route, la musique, la paranoïa légère, la bêtise heureuse, l'économie de survie : tout cela existe chez lui sous une forme burlesque, mais jamais totalement abstraite. Derrière le gag, il y a un monde social.
Cette dimension sociale distingue Chong de nombreux imitateurs. Beaucoup ont retenu les accessoires, les voix, les yeux rougis, bref la surface iconique. Ils ont oublié la structure de son regard. Chong sait que la contre-culture est aussi une routine, un théâtre, une performance de groupe. Il filme donc des comportements, des postures, des manières d'occuper l'espace. Ses personnages ne sont pas seulement drôles parce qu'ils sont perchés. Ils le sont parce qu'ils déplacent toutes les conventions de la normalité dans des environnements qui, eux, continuent de fonctionner selon des règles rigides.
Le lien avec États-Unis est ici essentiel, même si l'univers Cheech & Chong déborde évidemment les frontières nationales. Leurs films racontent une autre Amérique, plus latérale, plus métissée, plus fauchée, plus musicale. C'est un cinéma de station-service, de concert, de virée, de combines minuscules. Un cinéma qui se méfie des centres et préfère les marges où les identités se bricolent avec humour. En cela, Chong reste un cinéaste de la périphérie culturelle.
Sa mise en scène n'est jamais virtuose au sens prestigieux du terme, mais elle n'a pas besoin de l'être. Elle repose sur une confiance absolue dans la présence comique, dans la répétition, dans l'art de laisser une scène se prolonger jusqu'au point où elle devient plus étrange que drôle. Cet allongement du gag, cette manière de ne pas couper trop tôt, font partie de sa signature. Chong comprend que le rire peut naître de l'usure même d'une situation.
Tommy Chong demeure ainsi un réalisateur important non parce qu'il aurait raffiné la comédie jusqu'à l'épure, mais parce qu'il lui a rendu une forme de vagabondage. Son cinéma fume, bifurque, s'égare, puis retrouve toujours son axe dans le plaisir de la collision entre liberté fantasque et ordre social. Sous ses airs relâchés, c'est un art de la dérive parfaitement calibré.
