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Tai Leclaire - director portrait

Tai Leclaire

Avec l'humour autochtone nord-américain qui transforme une scène de gêne en charge politique, Tai Leclaire aborde le genre par la parole autant que par la peur. Ses deux crédits au catalogue signalent une présence singulière: celle d'un cinéaste pour qui l'horreur n'est pas séparée de la comédie, de la famille, de l'identité et de la manière dont un récit communautaire peut retourner les codes dominants contre eux-mêmes.

Leclaire travaille dans une zone où le cinéma autochtone n'a rien d'un supplément thématique. Il s'agit d'une position de regard. Qui a le droit d'avoir peur? Qui devient monstre dans le récit des autres? Qui possède les morts, les terres, les mythes, les silences? Ces questions ne sont pas décoratives. Elles déterminent la forme même des films. L'horreur y devient une façon de reprendre le contrôle d'images longtemps fabriquées ailleurs.

Ce qui distingue Leclaire, c'est son rapport à la tonalité. Beaucoup de cinéastes traitent le genre comme une chapelle sombre où le sérieux doit être permanent. Lui semble comprendre que le rire peut ouvrir une brèche plus brutale que le cri. Un gag bien placé peut désarmer le spectateur, le rendre complice, puis le laisser face à une violence qu'il ne peut plus considérer comme lointaine. Cette oscillation entre comique et malaise appartient à une tradition très vivante du cinéma indépendant, où les moyens limités obligent à inventer des rythmes plutôt qu'à empiler des effets.

Chez Leclaire, la peur passe souvent par la conversation. Non pas la conversation comme remplissage, mais comme champ de bataille. Les personnages se testent, se corrigent, se protègent, se trahissent dans la manière de nommer les choses. L'identité n'est jamais une fiche explicative. Elle se joue dans un ton, un détour, une blague, une fatigue. Le genre arrive alors comme pression supplémentaire sur des rapports déjà chargés. Une intrusion surnaturelle ou violente n'invente pas le conflit: elle le rend impossible à esquiver.

Les années 2020 ont vu une visibilité accrue des récits autochtones dans les circuits de festivals et de plateformes, mais cette visibilité peut vite devenir un nouveau cadre d'attente. Leclaire intéresse justement parce qu'il ne semble pas demander l'autorisation d'être lisible selon une seule catégorie. Son cinéma peut être drôle, amer, fantastique, intime, politique, parfois dans la même scène. Cette mobilité est une force. Elle refuse au spectateur le confort d'une réception bien rangée.

Dans le contexte de CaSTV, son travail rappelle que l'horreur n'est pas seulement l'affaire des atmosphères lugubres. Elle peut surgir d'une réunion de famille, d'un échange trop rapide, d'une remarque en apparence légère qui transporte des siècles de violence. Le sang, lorsqu'il arrive, n'est pas seulement un effet. Il a une mémoire. Et cette mémoire n'est pas abstraite: elle touche des corps situés, des communautés précises, des histoires que le cinéma de genre peut enfin raconter autrement.

Il serait réducteur de présenter Tai Leclaire comme un cinéaste qui "ajoute" une perspective autochtone à l'horreur. La perspective est la structure. Elle commande le rapport au comique, au suspense, à la honte, à la vengeance possible. Elle transforme les outils du genre en outils de lecture sociale. Là où un film plus conventionnel chercherait seulement à produire une montée de tension, Leclaire cherche aussi à déplacer le point depuis lequel nous jugeons la scène.

Ses deux crédits ne ferment donc pas une oeuvre. Ils ouvrent un territoire. On y voit un cinéaste capable d'utiliser la vitesse du court, la sécheresse du gag et la morsure du fantastique pour faire travailler ensemble plaisir et inconfort. Tai Leclaire appartient à cette génération pour qui l'horreur n'est pas un masque posé sur le réel, mais une façon de le rendre enfin moins poli.