Shinji Sōmai
Il suffit d'un plan en apnée de Typhoon Club pour comprendre que Shinji Sōmai ne filme pas l'adolescence comme un thème, mais comme une catastrophe atmosphérique. Chez lui, les corps jeunes sont pris dans des flux qui les dépassent, pluie, vent, désir, panique, énergie de groupe, honte soudaine. Le cinéma japonais des Années 1980 a produit bien des formes de modernité, mais peu ont eu cette souplesse fiévreuse, ce sens du mouvement collectif qui n'éteint jamais la détresse individuelle. Sōmai transforme la turbulence en méthode.
Ce qui frappe d'abord, c'est son rapport à l'espace. Beaucoup de ses films donnent l'impression que les personnages débordent toujours un peu du cadre social qui leur est assigné. Écoles, rues, maisons, terrains vagues, bords de mer, tout devient zone de friction. Dans Moving comme dans Sailor Suit and Machine Gun, Sōmai ne traite jamais le décor comme un simple support narratif. Il en fait un milieu instable, traversé par des forces contradictoires. Les jeunes y avancent à la fois comme des enfants encore exposés et comme des êtres déjà sommés d'assumer le chaos du monde adulte.
On parle souvent de ses longs plans, et à raison. Mais il ne faut pas y voir une coquetterie d'auteur. Le plan long, chez Sōmai, est une manière de laisser les relations se recomposer en direct, sans découpage qui viendrait prémâcher l'émotion. Il suit les déplacements, accepte les déséquilibres, laisse des scènes entières respirer jusqu'au point où elles changent soudain de température. Cette fluidité produit une impression rare, celle de voir l'intensité naître du temps lui-même. Le cinéma de Sōmai n'illustre pas une crise. Il la fait survenir dans la durée d'un geste, d'une course, d'un regroupement de corps sous l'orage.
Cette aptitude à filmer les groupes est l'une de ses grandes forces. Là où d'autres cinéastes rabattent la jeunesse vers l'archétype ou la nostalgie, Sōmai lui rend son caractère dangereux, imprévisible, parfois même cosmique. Les bandes d'adolescents de Typhoon Club ne sont pas de simples figures générationnelles. Elles sont un organisme nerveux, traversé d'érotisme, de violence diffuse, de peur et de jubilation. Le désordre météorologique qui entoure le film devient alors un révélateur. Sōmai sait que l'adolescence n'est pas seulement une période de formation, c'est un moment où les formes stables du monde cessent d'être crédibles.
Mais réduire Sōmai à la jeunesse serait injuste. Son oeuvre possède aussi une intelligence aiguë de la famille, des deuils discrets, des rapports entre générations. The Friends ou Wait and See montrent un cinéaste capable de déplacer sa sensibilité vers des tonalités plus méditatives sans perdre son intensité de regard. Il reste toujours attentif à ce qui circule mal entre les êtres, à ce qui ne se dit pas, à ce qui se transmet malgré tout. Cette attention évite à ses films de se refermer sur le seul motif de l'explosion juvénile.
La redécouverte internationale de Sōmai, notamment à travers des restaurations et des circulations festivalières dans les Années 2020, n'a rien d'un simple rattrapage canonique. Elle corrige un angle mort. On voit mieux aujourd'hui à quel point son cinéma a ouvert une voie singulière entre la culture populaire, l'expérimentation formelle et l'acuité émotionnelle. Sōmai n'a pas eu besoin de séparer le film adolescent du grand cinéma, ni le mélodrame du geste de mise en scène ambitieux. Il a compris que l'une des tâches les plus hautes du cinéma consistait à capter des êtres en train de devenir autres, sans les enfermer dans une définition.
Shinji Sōmai reste donc un cinéaste essentiel parce qu'il a donné au trouble une forme mobile, ample, souverainement vivante. Ses films n'observent pas la jeunesse depuis l'extérieur. Ils entrent dans son climat, dans ses rafales, dans ses décrochages. Ce faisant, ils retrouvent quelque chose de plus vaste que le sujet apparent, la sensation qu'un monde est sur le point de basculer et que le cinéma, s'il se montre assez souple et assez ferme, peut encore en enregistrer le vertige.
