Samir Oliveros
Avec Bad Lucky Goat, Samir Oliveros prend un accident ridicule sur une route des Caraïbes colombiennes et en tire une fable de panique, de fraternité bancale et de survie improvisée. Ce point de départ pourrait donner une comédie pittoresque, ou un film d’apprentissage trop aimable. Oliveros choisit mieux. Il transforme l’incident en révélateur social, en petite machine narrative qui mesure la rapidité avec laquelle l’innocence se fissure quand la responsabilité devient concrète. Ce goût du récit simple qui se charge peu à peu d’angoisse morale constitue le cœur de son cinéma.
Le plus intéressant chez lui est cette capacité à faire circuler plusieurs régimes à la fois. La comédie n’efface jamais la tension. La tendresse pour les personnages n’annule pas leur égoïsme. Le paysage, lumineux et mobile, n’est pas là pour rassurer le spectateur. Il accentue au contraire l’impression que le monde continue tranquillement pendant que les protagonistes s’enfoncent dans leurs mauvaises décisions. Oliveros comprend que le cinéma latino américain n’a rien à gagner à singer les codes prestigieux du drame lourd. Il peut être plus précis, et plus cruel, en passant par la vivacité du ton.
Cette vivacité inscrit son travail dans une tradition transversale qui touche autant le genre/comedy noir que certaines formes du road movie adolescent. Mais il serait réducteur de ne voir là qu’une question de genre. Chez Oliveros, le style tient surtout à une intelligence du déséquilibre. Les personnages sont souvent pris dans un moment où ils ne savent plus très bien s’ils jouent encore, mentent déjà ou ont définitivement perdu le contrôle de la situation. Cette incertitude produit une belle énergie de scène. Elle garde le film du côté du vivant.
Le contexte colombien n’est jamais décoratif. Dans la country/colombia, les rapports sociaux, les hiérarchies familières et la conscience très concrète du danger diffus donnent une épaisseur particulière aux récits de débrouille. Oliveros ne filme pas une abstraction tropicale. Il filme des comportements, des rythmes de parole, des manières de contourner l’autorité ou de négocier avec elle. Cette matérialité locale sauve ses films de la neutralité internationale qui affaiblit tant de productions dites indépendantes.
On peut aussi lire son œuvre comme une étude de l’adolescence débarrassée de romantisme. Grandir, chez lui, n’a rien d’un programme noble. C’est une série de décisions prises trop vite, de culpabilités mal gérées, d’élans de solidarité qui cohabitent avec la peur de payer pour les autres. Il regarde cette confusion avec assez de proximité pour la rendre crédible, mais sans faire de ses jeunes personnages des icônes de pureté. C’est là une qualité rare. Oliveros admet que l’apprentissage moral passe souvent par des gestes stupides, intéressés, parfois franchement lâches.
Dans les Années 2010, cette manière de conjuguer accessibilité et trouble a permis à son cinéma de circuler dans des espaces de découverte comme Nom, tout en conservant une identité nette. Il ne s’agit pas d’un auteur qui cherche à rendre chaque image immédiatement reconnaissable par maniérisme. Sa signature se situe ailleurs, dans une façon de faire monter la pression sans épaissir artificiellement le film, dans une confiance accordée aux acteurs, dans un sens du récit qui sait qu’un petit événement peut contenir tout un monde moral.
Samir Oliveros appartient à cette catégorie précieuse de cinéastes capables de transformer la modestie des moyens en précision de ton. Ses films avancent vite, mais laissent un résidu. On en retient moins la mécanique anecdotique que la sensation d’avoir vu une communauté miniature s’organiser autour de la faute, du secret et de l’instinct de conservation. C’est beaucoup plus qu’un simple divertissement nerveux. C’est une manière très juste de filmer l’instant où l’enfance se termine sans cérémonie.
