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Ryusuke Hamaguchi - director portrait

Ryusuke Hamaguchi

Avec Drive My Car, Ryusuke Hamaguchi a imposé à un large public une évidence que le cinéma japonais travaillait déjà depuis plusieurs films : chez lui, la parole n'est jamais un simple véhicule de sens, elle est un terrain d'épreuve où les êtres se contournent, s'exposent, mentent et se découvrent malgré eux. Peu de cinéastes contemporains filment aussi bien la durée d'une conversation, non pas comme prouesse naturaliste, mais comme mise à nu progressive de tout ce qui résiste dans une relation. Son art paraît calme. Il est en réalité construit sur une tension très ferme entre ce qui se dit, ce qui se joue et ce qui ne pourra pas se réparer.

Hamaguchi vient d'un horizon où le temps long n'est pas une pose d'auteur mais une nécessité structurelle. Dans Happy Hour, cette ambition atteint une ampleur remarquable. Les scènes y respirent, bifurquent, laissent affleurer les micro-déplacements d'une amitié féminine, d'un mariage, d'une fatigue existentielle. Le film ne cherche pas le trait définitif sur ses personnages. Il préfère enregistrer les moments où une vie semble hésiter devant elle-même. Cette délicatesse n'a rien de vaporeux. Elle est extrêmement rigoureuse. Chaque séquence fait sentir comment une communauté se compose de gestes répétés, de conventions fragiles, de blessures modestes qui finissent par tout désordonner.

On pourrait croire que ce goût de la durée éloigne Hamaguchi du drame. C'est l'inverse. Ses films avancent souvent comme des thrillers affectifs. Dans Asako I & II, le retour d'un visage semblable à un autre ouvre un vertige presque fantastique, mais le cinéaste traite cette hypothèse avec une précision émotionnelle implacable. Ce qui l'intéresse, ce n'est pas le romanesque pour lui-même, c'est la manière dont le désir fabrique des fictions privées auxquelles on s'attache contre toute raison. Ainsi, même lorsqu'il semble filmer la banalité urbaine, Hamaguchi fait toujours entrer dans le cadre un léger dérèglement, une poussée d'incertitude qui déplace les certitudes morales.

Cette qualité éclate de nouveau dans Wheel of Fortune and Fantasy, triptyque où chaque segment devient une machine à permutations sentimentales. Le hasard, chez lui, n'est jamais un prétexte scénaristique. C'est une force de redistribution. Il met les personnages devant des scènes qu'ils n'avaient pas prévues et où ils doivent soudain improviser leur propre vérité. Hamaguchi excelle à filmer ces moments de bascule, quand une situation socialement codée se transforme en aveu, en humiliation ou en possibilité de grâce. Son cinéma appartient à une grande tradition du drame moderne, mais il la revitalise par un sens aigu du trouble.

Le théâtre joue un rôle décisif dans cette œuvre, notamment dans Drive My Car, où Anton Tchekhov n'est pas une caution prestigieuse mais une chambre de résonance. Les répétitions, les dispositifs de diction, les contraintes linguistiques deviennent autant de moyens pour éprouver la sincérité. Hamaguchi sait que l'émotion la plus juste passe parfois par une forme très réglée. Il n'oppose pas l'artifice à l'authenticité. Il montre au contraire comment les cadres, les textes, les rôles et les répétitions permettent d'approcher ce qui serait sinon insoutenable. D'où cette sensation si particulière devant ses films : le bouleversement naît d'une méthode.

Il faut aussi insister sur son sens des espaces. Les voitures, les appartements, les cafés, les couloirs d'institutions culturelles, les chambres d'hôtel, tout cela constitue une géographie de la transition. Le Japon de Hamaguchi n'est pas filmé comme carte postale, ni comme métropole abstraite. C'est un réseau de lieux intermédiaires où l'on attend, où l'on écoute, où l'on réévalue son histoire. Cette attention aux seuils donne à son cinéma une douceur apparente qui masque un art très ferme de l'irréversibilité. Une fois qu'une phrase est dite chez lui, le monde change légèrement de texture.

Ce qui rend Hamaguchi précieux aujourd'hui, au-delà de la reconnaissance internationale ou du passage par Cannes, tient à sa confiance dans l'intelligence du spectateur. Il ne surligne pas. Il ne ferme pas les scènes par des conclusions définitives. Il laisse les contradictions vivre ensemble, sans les résoudre à coups de psychologie simplifiée. Cela explique sans doute pourquoi ses films continuent de croître après la projection. Ils n'offrent pas une morale prête à consommer, mais des formes de fréquentation. On n'en sort pas avec une thèse, plutôt avec la mémoire très exacte d'une voix, d'un regard détourné, d'un silence enfin habité.

Dans le paysage des années 2020 et au-delà, Ryusuke Hamaguchi apparaît ainsi comme l'un des grands metteurs en scène de l'écoute. Non pas l'écoute généreuse et floue, mais l'écoute comme discipline, comme tension, comme risque. Ses personnages parlent beaucoup parce qu'ils n'ont pas d'autre choix que d'affronter la part d'opacité qui demeure entre eux. Son cinéma sait que l'amour, le deuil, la honte et le désir ne se livrent jamais d'un bloc. Ils tournent autour de la parole, s'y déposent, s'y dérobent. Filmer cela avec autant de patience et de netteté, c'est déjà construire une œuvre majeure.