Ron Ormond
Le nom de Ron Ormond évoque immédiatement une Amérique de trottoirs poussiéreux, de foi spectaculaire, de striptease, de monstres de foire et de moralité criée au mégaphone. Peu de trajectoires résument aussi bien la logique de l'exploitation américaine. Ormond n'est pas un auteur au sens prestigieux. Il est mieux que cela pour CaSTV : un organisateur de désirs populaires, un montreur qui a compris que le cinéma de genre vit d'abord de sa capacité à promettre l'interdit. Dans les États-Unis des années 1950 et des années 1960, il a promené l'image entre foire, pulp et prédication.
Ce mélange paraît improbable seulement à ceux qui prennent l'histoire du cinéma par son sommet. En réalité, tout se tient. Le roadshow, le film d'exploitation, la curiosité pseudo documentaire, la menace sexuelle et la peur religieuse appartiennent à une même économie de l'attention. Ron Ormond l'a comprise de l'intérieur. Ses films et productions savent qu'il faut accrocher l'œil avant de convaincre l'esprit, et parfois sans jamais le convaincre. Cette franchise le rapproche naturellement du sexploitation comme du film de monstre, avec une énergie de camelot que peu de cinéastes assument aussi pleinement.
Prenons The Monster and the Stripper. Rien que le titre condense une poétique entière. Il y a là une Amérique qui vend à la fois la peur et la tentation, puis prétend moraliser ce qu'elle vient d'exhiber. Ormond ne se moque pas de cette contradiction. Il la transforme en moteur narratif. C'est ce qui rend son cinéma si instructif. Il montre comment l'exploitation ne fonctionne pas malgré l'hypocrisie morale, mais grâce à elle. Plus l'ordre social se dit vertueux, plus il désire secrètement ses propres débordements.
Après son virage vers le cinéma religieux, cette dynamique n'a d'ailleurs pas disparu. Elle s'est simplement déplacée. Les films de prédication d'Ormond, souvent construits autour de la peur du péché, de l'accident ou de l'enfer, restent des films d'exploitation par d'autres moyens. Ils utilisent l'effroi pour gouverner l'attention, exactement comme les productions plus sensationnalistes de sa première période. À cet égard, Ormond touche à une vérité profonde du cinéma américain populaire : le sermon et le freak show ont plus en commun qu'on ne le reconnaît volontiers.
Pour CaSTV, cette trajectoire compte énormément. Elle rappelle que l'horreur et ses marges ne se développent pas seulement dans des œuvres nobles ou dans des canons critiques révisés après coup. Elles prospèrent aussi dans des circuits mobiles, des salles de fortune, des affiches outrancières et des films qui savent très bien qu'une promesse de scandale vaut déjà comme mise en scène. Ormond appartient à cette histoire souterraine mais décisive.
Il faut également souligner sa valeur comme symptôme culturel. Ses œuvres enregistrent une Amérique anxieuse, fascinée par la chair, obsédée par la chute morale et convaincue que le spectacle peut à la fois corrompre et sauver. C'est un imaginaire contradictoire, mais extraordinairement productif pour le genre. Là où un cinéma plus respectable gomme ses pulsions, Ormond les met sur la place publique, puis les enveloppe d'un discours de correction.
Ron Ormond reste ainsi une figure essentielle si l'on veut comprendre le cinéma d'exploitation non comme un simple sous-produit, mais comme une machine à révéler les fantasmes d'une culture. Son œuvre dit qu'un monstre, une danseuse, un prêcheur et une catastrophe routière peuvent appartenir au même monde sans se contredire. Dans l'histoire du genre américain, cette absence de contradiction est même la règle. Ormond l'a filmée avec la crudité d'un entrepreneur forain. C'est exactement ce qui le rend si vivant aujourd'hui.
Filmographie
