Rolf Hellat
Dans un imaginaire venu de Côte d'Ivoire où le fantastique peut se nourrir aussi bien du tissu social contemporain que des survivances invisibles de la mémoire collective, Rolf Hellat paraît occuper une place particulièrement intrigante. Son ancrage ivoirien n'est pas un détail de provenance bon à exotiser. Il oriente la lecture vers un cinéma où le rapport au visible, à la croyance et à la communauté ne recoupe pas automatiquement les habitudes du genre euro américain. Hellat semble ainsi travailler dans un espace où la peur n'est pas seulement affaire d'apparition, mais de circulation des forces, des rumeurs et des tensions au sein d'un monde déjà dense.
Ce qui frappe dans une telle perspective, c'est la manière dont le fantastique peut s'y adosser au quotidien sans se réduire à une irruption exceptionnelle. Chez Hellat, on imagine un cinéma où le surnaturel ou l'étrange ne sont pas de simples écarts par rapport au réel, mais l'une des façons de lire un réel qui conserve plusieurs niveaux de présence. Cette approche change la texture du récit. La question n'est plus seulement de savoir si l'on croit ou non. Elle devient : selon quel régime de réalité les personnages vivent ils, et que se passe t il lorsque ces régimes cessent de cohabiter pacifiquement ?
Une telle orientation donne à ses films une vraie singularité dans le champ de la horreur et du fantastique. L'intérêt ne vient pas seulement d'une différence culturelle de surface, mais d'une autre gestion des causalités et des seuils de preuve. Ce qui, ailleurs, serait traité comme hallucination, superstition ou pur motif de terreur peut ici conserver une ambivalence plus active. Le film n'a pas nécessairement à choisir entre rationalité et invisible pour devenir fort. Il peut habiter leur friction, et en tirer une tension plus complexe.
Cette complexité n'empêche pas l'efficacité. Au contraire, elle donne aux récits un surplus de densité. Le spectateur n'est pas face à un code unique qu'il lui suffirait de reconnaître. Il doit accepter de circuler dans un monde où les signes ont plusieurs couches, où le danger peut être intime, social, spirituel à la fois. C'est en ce sens que Rolf Hellat paraît important. Il rappelle que le genre gagne toujours à rencontrer d'autres cartographies du sensible, d'autres manières d'articuler la peur, la communauté et la mémoire.
On peut aussi penser son travail en relation avec les années 2010 et années 2020, périodes où le cinéma africain de genre a commencé à être davantage visible dans les circuits critiques et festivaliers, sans pour autant être encore lu à sa juste diversité. Hellat semble s'inscrire dans ce mouvement d'ouverture, tout en imposant une tonalité propre, moins tournée vers l'affirmation programmatique que vers la construction de climats troublés. Ses films paraissent comprendre que la peur la plus forte vient souvent d'un déséquilibre de communauté, d'un dérèglement du lien, bien avant de prendre la forme d'un monstre.
Dans des cadres comme le FESPACO ou Fantasia, une telle œuvre trouve des échos naturels, parce qu'elle permet de penser autrement la circulation mondiale du genre. Non pas comme une simple expansion des modèles dominants, mais comme la coexistence de traditions et de sensibilités irréductibles les unes aux autres.
Rolf Hellat mérite donc une attention particulière. Son cinéma semble travailler la peur depuis un lieu où le visible n'a jamais eu l'exclusivité du réel, où les liens communautaires peuvent protéger autant qu'enfermer, où l'invisible n'est pas un décor mais une force de lecture. Cette position donne à ses films une charge rare. Elle oblige le spectateur à quitter ses habitudes interprétatives pour entrer dans un espace de fiction plus mobile, plus poreux, plus profondément inquiet. Dans une base comme CaSTV, cette singularité n'est pas périphérique. Elle est centrale.
