Rohit Shetty
Avec Singham, Rohit Shetty a fixé une grammaire que le cinéma populaire indien n'a cessé de recycler depuis : la voiture n'y est pas seulement un accessoire de cascade, mais l'unité même du rythme moral. Chez lui, un capot qui se renverse, un bus qui bascule, une jeep qui traverse l'image comme un projectile disent autant sur la justice que dix dialogues de tribunal. On réduit souvent Shetty au vacarme, à la pyrotechnie, au goût du spectaculaire immédiatement consommable. C'est vrai qu'il appartient à un cinéma de la démesure, à la grande machine du divertissement en Inde, et que son nom évoque d'abord les franchises, les vedettes et l'efficacité commerciale. Mais cette lecture manque ce qui fait son empreinte : une foi complète dans la lisibilité de l'action, dans la possibilité de convertir le chaos en geste net, en trajectoire, en impact.
Il faut prendre cette clarté au sérieux. Rohit Shetty ne travaille pas comme un formaliste abstrait ni comme un agitateur postmoderne. Il travaille comme quelqu'un qui veut que le public sente, au premier regard, où se trouve l'axe moral d'une scène. Cela suppose des personnages fortement dessinés, des antagonismes sans brouillard psychologique inutile, des mouvements de caméra qui accompagnent l'élan plutôt qu'ils ne le commentent. Dans un moment où beaucoup de blockbusters confondent ampleur et illisibilité, Shetty reste attaché à une idée presque classique de l'action : une frappe doit avoir un poids, une entrée doit avoir une valeur de proclamation, un ralenti doit souligner une décision et non maquiller l'absence d'idée.
Cette méthode s'est déployée aussi bien dans la comédie que dans le film policier. Une partie de sa carrière se loge dans un cinéma de bande, de frictions viriles, de gags mécaniques et de fidélités démonstratives, qui dialogue avec les traditions du masala aussi franchement qu'avec la starification contemporaine. On peut voir dans Golmaal l'autre versant de son univers : le montage y cherche moins la collision héroïque que la circulation du chaos, la chorégraphie des malentendus, l'énergie centrifuge d'un groupe condamné à produire du désordre. Là encore, Shetty ne cherche pas la finesse psychologique. Il préfère les tempéraments affichés, les affects surdimensionnés, le plaisir enfantin de voir une situation simple devenir incontrôlable.
Ce refus de la demi-mesure explique aussi pourquoi son cinéma a si souvent servi de baromètre pour le grand spectacle hindi des années 2010. Tandis que d'autres réalisateurs tentaient d'importer le vernis du blockbuster global, Rohit Shetty consolidait une forme locale de gigantisme populaire, indifférente à la distinction entre haut et bas, sophistiquée et vulgaire. Il comprend que le public vient pour une promesse de surplus : plus d'énergie, plus de bruit, plus d'assurance, plus de couleur. Mais il comprend aussi que ce surplus doit reposer sur des fondations stables. Ses films fonctionnent parce qu'ils assument pleinement leur fonction de machines à produire de l'adhésion immédiate.
On a parfois voulu opposer ce cinéma à des formes plus sombres du thriller ou à un réalisme social plus prestigieux. L'opposition est paresseuse. Le monde de Rohit Shetty est, à sa manière, profondément révélateur de ce que le populaire fabrique comme désir collectif : un désir d'ordre visible, de courage lisible, de réparation spectaculaire. L'État, la police, la famille, l'amitié masculine, tout y apparaît sous forme de signes simplifiés, certes, mais ces simplifications n'ont rien d'innocent. Elles permettent d'élever l'affrontement au niveau du mythe contemporain, où le héros ne gagne pas seulement contre un ennemi, mais contre une saturation générale du monde.
Cette tension atteint une évidence particulière dans Sooryavanshi, où Shetty pousse son univers vers la logique de l'assemblage et de la continuité expansive. On parle aujourd'hui de "univers" à propos de n'importe quelle franchise, mais chez lui l'idée a un sens très matériel : des corps, des emblèmes, des véhicules, des slogans se répondent d'un film à l'autre comme si l'industrie elle-même cherchait à se donner la forme d'une cavalcade continue. C'est parfois lourd, parfois tonitruant jusqu'à l'excès, mais jamais timide.
Rohit Shetty n'est pas un cinéaste de la nuance. C'est précisément pourquoi il importe. Son cinéma mesure une part essentielle du rapport entre le spectacle et la croyance, entre la star et la fonction, entre le rire tonitruant et la violence réglée. Dans l'économie du grand divertissement en Asie, il fait partie de ces metteurs en scène qui rappellent qu'une signature populaire n'est pas seulement une question de succès, mais de cadence, d'insistance et de confiance brutale dans la puissance primitive du cadre.
