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Rodrigo Sorogoyen - director portrait

Rodrigo Sorogoyen

Avec As bestas, Rodrigo Sorogoyen transforme un hameau rural en scène de siège moral, où chaque regard, chaque silence et chaque repas semblent porteurs d'une guerre plus ancienne que l'intrigue elle-même. Peu de réalisateurs espagnols contemporains ont su donner au conflit social une telle densité physique. Sorogoyen vient de Espagne, et son cinéma a cette qualité très rare d'articuler l'urgence du présent à des formes de violence collective qui paraissent déjà sédimentées dans le territoire.

Son œuvre se caractérise d'abord par un sens redoutable de la tension. Dans Que Dios nos perdone, El reino ou Madre, Sorogoyen sait faire monter une scène jusqu'au point où elle devient presque insoutenable, non par simple virtuosité, mais parce que les rapports de pouvoir y sont exposés à nu. Il travaille souvent à partir du thriller, mais ce thriller déborde constamment son cadre générique. Il devient manière d'explorer la corruption, la masculinité blessée, la panique civique, les formes de prédation ordinaires.

Ce qui frappe chez lui, c'est la nervosité de la mise en scène. Caméra mobile, durée précise du plan, montage qui sait quand accélérer et quand laisser pourrir une situation, direction d'acteurs tendue vers le frottement plus que vers la démonstration : Sorogoyen a développé un style immédiatement reconnaissable sans tomber dans l'automatisme. Sa virtuosité n'est pas décorative. Elle sert à faire sentir que les personnages sont toujours déjà piégés dans un réseau d'intérêts, de humiliations et de peurs.

As bestas marque cependant un déplacement important. Le film quitte l'urgence urbaine de certaines œuvres antérieures pour s'enfoncer dans une logique presque de folk horror, sans surnaturel, où la communauté locale regarde l'étranger comme une offense permanente. Sorogoyen y rejoint une vérité très profonde du genre : l'horreur naît souvent d'un territoire où les règles existent avant vous et contre vous. La campagne qu'il filme n'est pas idyllique. Elle est saturée de rancœur, de propriété, de survie et de mémoire.

Dans les Années 2010 et les Années 2020, il s'est imposé comme l'un des grands cinéastes européens du conflit contemporain. Il filme une Espagne où l'espace public est abrasif, où les institutions vacillent, où les individus continuent pourtant de chercher un point d'appui moral. Cette tension entre chaos et rigueur est au cœur de son cinéma. Il n'idéalise ni la loi, ni la communauté, ni le sujet. Il observe comment chacun peut devenir violent, lâche ou courageux selon les circonstances.

Son travail sur le son mérite aussi d'être salué. Chez Sorogoyen, les voix se chevauchent, les bruits du lieu pèsent, les silences se chargent d'électricité. Le spectateur n'est pas placé au-dessus de la scène. Il y est presque enfermé. Cette immersion n'est pas un gadget sensoriel. Elle fait partie d'une éthique de la confrontation. Le film doit nous faire sentir ce que signifie habiter un rapport de force.

La reconnaissance internationale de ses films, notamment à Cannes et dans d'autres grands espaces européens, n'a rien d'un malentendu. Sorogoyen possède une intensité de mise en scène que peu de réalisateurs de sa génération soutiennent avec une telle constance. Mais sa valeur ne tient pas à la virtuosité seule. Elle tient à ce que cette virtuosité révèle : une société nerveuse, fragmentée, traversée par des peurs de déclassement, de dépossession et de contamination morale.

Rodrigo Sorogoyen est ainsi un cinéaste du conflit comme climat. Il sait que la violence n'éclate pas seulement lorsqu'un coup part. Elle commence bien plus tôt, dans les intonations, les hiérarchies invisibles, les territoires disputés, les corps qui ne supportent plus d'être regardés. Son cinéma excelle précisément à rendre ce moment préalable, celui où le monde social devient déjà une scène d'attaque.