Richard Levine
Avec Every Day, Richard Levine filme la famille américaine comme une structure fatiguée où les rôles continuent de fonctionner alors même que personne ne semble y croire tout à fait. Son cinéma ne part pas de l'horreur explicite, mais d'un territoire qui lui est proche: le quotidien comme dispositif d'usure. Un foyer peut ne contenir aucun fantôme et pourtant être entièrement hanté par les attentes, les frustrations, les mensonges de politesse.
Levine vient d'une culture télévisuelle et dramatique où l'attention aux personnages prime souvent sur la démonstration formelle. Cette compétence peut sembler éloignée du genre, mais elle le nourrit. L'horreur la plus durable dépend rarement d'un effet isolé. Elle dépend d'un tissu de relations, d'une manière de faire sentir que les personnages ont déjà été blessés avant que le récit ne commence. Levine sait observer cette fatigue antérieure.
Dans une perspective États-Unis, son travail appartient à une tradition de drame domestique où la maison n'est pas un refuge, mais une scène de négociations constantes. Couple, parentalité, vieillissement, désir, maladie, argent: autant de forces qui transforment l'espace privé en champ de tension. Le cinéma de genre peut entrer dans cette matière sans forcer, parce qu'elle contient déjà de la peur.
On peut le rapprocher du drame psychologique lorsque les conflits intérieurs deviennent presque architecturaux. Les personnages ne souffrent pas seulement de ce qui leur arrive. Ils souffrent de la forme que leur vie a prise. La mise en scène de Levine semble attentive à ces formes: une conversation à table, un déplacement dans un couloir, un regard qui cherche une sortie sans la trouver.
Cette précision relationnelle intéresse CaSTV parce qu'elle rappelle que l'épouvante n'est pas toujours une rupture avec le réalisme. Elle peut être une intensification du réalisme. Le film regarde une famille assez longtemps pour que ses routines cessent de paraître naturelles. Le spectateur comprend alors que la normalité est parfois le nom donné à une violence qui a réussi à se faire accepter.
Levine a aussi une sensibilité aux corps vulnérables, aux corps qui vieillissent, désirent, échouent ou se réorganisent. Dans le cinéma d'horreur, le corps est souvent le lieu du spectaculaire. Chez un cinéaste comme lui, le corps devient plutôt le lieu de l'embarras, de la dépendance, du temps qui passe. C'est une autre forme de terreur, moins graphique mais profondément efficace. Le vieillissement, la maladie, l'intimité forcée sont des matières de genre quand on les regarde sans consolation.
Son travail peut dialoguer avec le thriller psychologique dès que la stabilité affective se fissure. Il ne faut pas forcément une intrigue criminelle. Il suffit que les personnages commencent à ne plus savoir quel récit de leur vie ils peuvent encore défendre. Le suspense devient alors existentiel: combien de temps cette construction tiendra-t-elle?
Dans les années 2010, alors que le cinéma indépendant américain cherche souvent à articuler humour, malaise et drame familial, Levine occupe une position de précision plutôt que de provocation. Il ne cherche pas le choc visible. Il installe une gêne, puis laisse les scènes révéler leurs angles durs. Cette méthode peut paraître calme, mais elle n'est pas douce. Elle prend au sérieux l'épuisement moral.
Pour Cabane à Sang, Richard Levine a donc sa place comme cinéaste des hantises ordinaires. Ses films rappellent que le genre commence parfois avant le genre, dans la manière dont un espace familial se charge de non-dits et dont une personne découvre qu'elle a vécu longtemps à l'intérieur d'un rôle. Le monstre, ici, n'a pas besoin d'entrer. Il a été invité il y a des années, sous un autre nom, et tout le monde a appris à lui servir le souper.
