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Patricia E. Gillespie

Chez Patricia E. Gillespie, on sent une attention très précise à la façon dont le trouble s'insinue dans les structures ordinaires de perception. Ce n'est pas un cinéma qui cherche d'abord la terreur en majuscules. C'est un cinéma qui préfère fragiliser le cadre de lecture du spectateur, l'amener à douter de ce qu'il voit, de ce qu'il entend, de ce que les personnages eux-mêmes sont encore capables d'interpréter. Une telle méthode convient parfaitement au fantastique contemporain, à condition qu'elle s'appuie sur une mise en scène assez ferme pour ne pas se dissoudre dans le vague. Gillespie paraît l'avoir compris.

Dans le genre, cette fermeté passe souvent par l'organisation de l'espace. Les lieux qu'elle filme n'ont pas besoin d'être outrés pour devenir menaçants. Ils le deviennent par inflexion. Un couloir trop silencieux, une chambre qui semble retenir quelque chose, une périphérie domestique ou sociale légèrement déphasée suffisent à déplacer le spectateur hors de sa zone de confort. Ce déplacement est d'autant plus efficace qu'il ne s'annonce pas bruyamment. Il travaille par imprégnation, par retours, par détails qui changent de poids à mesure que le film avance.

On peut situer son œuvre dans la grande dérive des années 2010 et des années 2020, lorsque l'horreur et le thriller psychologique ont recommencé à se nourrir l'un l'autre. Gillespie semble utiliser cette porosité avec intelligence. Elle ne gomme pas la spécificité du genre. Elle en déplace simplement les seuils. Ce qui menace n'est pas toujours identifiable immédiatement, mais la sensation de menace, elle, reste très concrète. Le film garde un pouvoir d'atteinte, une manière de faire pression sur les corps et sur le temps.

Cette qualité tient aussi à un rapport mesuré aux personnages. Plutôt que de les sur-expliquer, Gillespie laisse exister leurs opacités, leurs angles morts, leurs résistances à la parole totale. C'est un choix judicieux. Le fantastique souffre souvent quand tout devient explicable en termes psychologiques ou symboliques. Ici, la part obscure ne sert pas à créer artificiellement du mystère. Elle fait partie de la vérité des êtres. On les sent traversés par quelque chose qui les dépasse un peu, et c'est précisément ce léger dépassement qui ouvre la porte au trouble.

Il serait tentant de qualifier ce cinéma d'élégant. Le mot n'est pas faux, mais il doit être manié avec prudence. L'élégance de Gillespie n'a rien de cosmétique. Elle sert à rendre le malaise plus précis, plus insidieux, parfois plus dur. Une scène bien tenue n'est pas là pour rassurer le spectateur sur la qualité de l'objet. Elle est là pour lui retirer progressivement ses défenses. C'est une différence de taille.

Dans un catalogue comme CaSTV, Patricia E. Gillespie compte donc parmi les cinéastes qui rappellent que le cinéma fantastique n'a pas besoin de forcer sa voix pour s'imposer. Il lui suffit parfois d'une économie de signes, d'une discipline du regard, d'une confiance dans les puissances du décalage. Ce sont des vertus exigeantes, parce qu'elles supportent mal l'à-peu-près. Lorsqu'elles sont tenues, elles donnent naissance à des films qui laissent moins le souvenir d'une scène isolée que d'un état durable d'inconfort. Et cet inconfort, dans le meilleur des cas, continue de travailler longtemps après la fin.