Nicolas Keppens
Avec Beautiful Men, Nicolas Keppens trouve d'emblée une matière qui lui appartient presque exclusivement : la gêne masculine comme paysage mental miniature. Le film suit trois frères en voyage pour une greffe capillaire en Turquie, et cette prémisse suffirait déjà à installer un terrain de satire. Mais Keppens ne filme pas la calvitie comme un gag, ni la fraternité comme une mécanique de punchlines. Il observe ce que deviennent les hommes lorsqu'ils sentent leur image se dérégler, lorsque l'apparence cesse d'être une façade stable et redevient une négociation honteuse avec le désir, la comparaison et le vieillissement. Son cinéma est petit par l'échelle, vaste par la cruauté exacte du regard.
On le rattache volontiers à l'animation, ce qui est juste mais insuffisant. Chez Keppens, l'animation n'est pas un refuge pour l'adorable ni pour l'excentricité graphique pure. Elle permet d'atteindre une densité de malaise que la prise de vues réelle banaliserait peut-être trop vite. Les visages ont quelque chose de fragile, les corps semblent à la fois tassés et obstinés, les espaces sont toujours légèrement trop serrés pour le confort des personnages. Cette réduction du monde à quelques volumes nerveux donne à ses films une qualité singulière : ils paraissent flottants, mais tout y pèse. La honte, la routine, l'envie d'être autre chose que soi s'y déposent comme des charges physiques.
Ce qui rend son travail si vif, c'est l'alliance entre la tendresse et la dissection. Nicolas Keppens comprend ses personnages sans les absoudre. Il voit leur ridicule, mais il sait que ce ridicule n'a rien d'exceptionnel. Il appartient aux petites violences ordinaires de la vie contemporaine, à la manière dont chacun administre son image sociale tout en faisant semblant de ne pas y tenir. De ce point de vue, ses films des années 2010 et des années 2020 participent d'un courant très précis : un cinéma du détail humiliant, du geste mal assuré, de la conversation qui dérape presque imperceptiblement. Sauf qu'ici, ce courant passe par la stylisation animée plutôt que par le naturalisme.
Il faut aussi insister sur son sens du rythme. Keppens n'accumule pas les trouvailles comme un auteur de sketchs. Il construit des progressions de gêne. Une situation s'installe, une fêlure apparaît, un silence la confirme, puis le film se décale d'un cran pour révéler que le problème était plus profond que prévu. Cette manière de déplacer la scène sans l'expliquer donne à ses courts une vraie tenue dramatique. On ne les regarde pas comme des exercices de style, mais comme des blocs de comportement observés avec précision. Même lorsqu'il flirte avec l'absurde, il conserve le contact avec quelque chose de très concret : l'embarras d'exister sous le regard des autres.
Le motif du masculin est central chez lui, non comme programme théorique, mais comme terrain de symptômes. Les hommes de Keppens sont souvent pris entre solidarité affichée et rivalité diffuse, entre désir de proximité et impossibilité de formuler quoi que ce soit franchement. Cela produit des films où la parole tourne autour de l'essentiel sans jamais le toucher de face. L'animation devient alors une science de la rétention. Un menton qui se baisse, un ventre qui se replie, un regard qui fuit suffisent à faire entendre ce que le dialogue refuse. Peu d'auteurs contemporains savent aussi bien montrer cette pauvreté émotionnelle sans transformer leurs personnages en monstres moraux simplistes.
Ce goût du minuscule explique aussi la portée de son cinéma. Nicolas Keppens ne cherche pas la grande thèse sur son époque, pourtant il l'atteint souvent mieux que bien des œuvres plus démonstratives. À travers une salle d'attente, un hôtel, un déplacement fraternel ou un problème d'apparence, il capte l'anxiété moderne dans ce qu'elle a de trivial et de corrosif. Son art n'est pas de grossir le trait, mais de l'affiner jusqu'à ce qu'il devienne impossible à esquiver. Dans le champ de l'animation, il occupe ainsi une place rare : celle d'un moraliste sans solennité, capable de faire d'une insécurité minuscule un récit qui mord longtemps après la projection.
