Nelson Carlos de los Santos Arias
Avec Cocote, Nelson Carlos de los Santos Arias a produit l'un des films les plus formellement indociles du cinéma caribéen contemporain, un film qui refuse de choisir entre le politique, le spirituel, le grotesque et la lamentation. Il faut commencer là, parce que tout son travail procède de cette liberté turbulente. Chez lui, la forme n'est jamais un emballage prestigieux. Elle est le lieu même du conflit. Le cadre change, le format bifurque, les textures se heurtent, les registres se contaminent. Le film ne cherche pas l'homogénéité. Il cherche la vérité d'un monde fracturé.
Rattaché à la République dominicaine tout en circulant largement dans les espaces du cinéma d'auteur international, de los Santos Arias occupe une place singulière dans les Années 2010 et Années 2020. Il appartient à cette famille de cinéastes pour qui le récit classique ne suffit pas à accueillir la violence historique, la survivance coloniale, la ferveur religieuse et la confusion sociale du présent. Son cinéma invente donc des formes dissonantes, non par goût de l'abstraction, mais parce qu'une réalité contradictoire exige une syntaxe contradictoire.
Ce qui frappe dans Cocote comme dans le reste de son œuvre, c'est l'intensité avec laquelle il filme les passages entre mondes. Monde rural et monde urbain, rituel et modernité, foi et politique, deuil intime et violence systémique. Les personnages ne traversent jamais ces frontières sereinement. Ils y sont pris, déchirés, transformés. De los Santos Arias comprend très bien que la forme du film doit épouser cette instabilité. D'où un montage souvent nerveux, des glissements de ton, une pluralité d'échelles qui empêchent le spectateur de s'installer confortablement.
On a parfois tendance à utiliser le mot "expérimental" comme une étiquette de musée. Chez lui, il faut le prendre au pied de la lettre. Expérimenter, c'est essayer ce que le cinéma peut faire à une matière historique saturée de violence et de croyances concurrentes. Son travail n'illustre jamais ses thèmes. Il les met à l'épreuve. La religion y devient rythme, les corps y deviennent surface de mémoire, les paysages y portent les traces d'une domination qui ne s'est pas simplement évaporée avec les changements de régime.
Cette approche l'inscrit dans une constellation de cinéastes passés par les grands festivals, notamment Locarno et d'autres lieux où le film d'auteur mondial se redéfinit, mais il garde une rugosité qui le protège du prestige lisse. Rien chez lui ne cherche la belle radicalité de festival comme valeur en soi. Ce qu'il y a de radical, c'est le refus de simplifier. Refus de simplifier la langue, le religieux, la violence de classe, les héritages coloniaux, les affects collectifs. Le film devient alors un champ de forces plus qu'un objet à message.
Il faut aussi souligner son usage du drame comme forme poreuse. Chez de los Santos Arias, le drame peut accueillir la satire, la transe, l'enquête morale, la fragmentation documentaire. Cette porosité est capitale. Elle permet d'approcher une réalité dominicaine et caribéenne qui ne se laisse pas réduire à une seule tonalité. Le deuil, par exemple, n'est jamais pur. Il est entouré de rites, de communauté, de pouvoir, de colère, parfois même d'un burlesque presque noir.
Son cinéma compte enfin parce qu'il réintroduit de la matérialité dans des débats souvent désincarnés. Les voix, les chants, la sueur, la terre, la nuit, les habits, les cortèges, les gestes rituels: tout cela produit une expérience dense du monde. Le spectateur ne reçoit pas seulement une information sur un pays ou sur une crise morale. Il se trouve exposé à une manière de sentir et de penser par le montage, par la collision des formes.
Pour CaSTV, Nelson Carlos de los Santos Arias est un cinéaste indispensable de l'hétérogène. Il sait que certains mondes ne peuvent être racontés justement qu'au prix de la dissonance. Ses films n'offrent pas une ligne claire et rassurante. Ils donnent mieux: une secousse formelle à la hauteur de la confusion historique, spirituelle et politique qu'ils affrontent.
