Mehrnoush Alia
Dans un cinéma de l'exil iranien où le souvenir familial devient parfois plus inquiétant que l'événement surnaturel, Mehrnoush Alia aborde l'horreur par la mémoire et la séparation. Ses deux crédits au catalogue CaSTV signalent une cinéaste qui sait que les fantômes les plus persistants ne portent pas toujours un drap ou un visage spectral. Ils habitent les langues perdues, les chambres quittées, les silences transmis d'une génération à l'autre.
Alia travaille une matière où le fantastique peut surgir du déplacement. Quitter un pays, changer de langue, vivre avec des récits partiels, c'est déjà habiter une forme de hantise. Le passé n'est pas seulement derrière. Il accompagne, corrige, accuse parfois. Cette présence donne à son cinéma une tension douce mais tenace, faite de choses que les personnages savent sans toujours pouvoir les dire.
Son travail rejoint le fantastique lorsqu'il donne une forme sensible à l'absence. Une image, une voix, un objet, un lieu mental peuvent devenir des points de passage entre ce qui est vécu et ce qui demeure suspendu. Le fantastique, chez Alia, ne semble pas chercher l'effet de surprise. Il sert à faire exister ce qui insiste au-delà de la chronologie.
La mise en scène paraît attentive aux visages en retrait, aux gestes de soin, aux tensions dans la parole familiale. L'horreur ne vient pas toujours d'une agression. Elle peut venir d'une obligation de porter quelque chose qui n'a pas été choisi: un deuil, un secret, une fidélité, une version de l'histoire que personne n'a vraiment racontée. Alia donne à cette charge une forme intime.
Les années 2010 ont vu se multiplier des films de genre issus de perspectives diasporiques, où la peur ne se sépare plus des questions de filiation et de territoire. Dans ce contexte, son cinéma trouve une place évidente. Il ne transforme pas la culture d'origine en décor exotique. Il s'intéresse à ce que la culture laisse dans les corps, dans les habitudes, dans la façon de craindre ou de se souvenir.
On peut également situer son travail à la lisière du drame, mais ce voisinage n'amoindrit pas sa puissance horrifique. Au contraire. Le drame permet de comprendre les liens; l'horreur montre leur persistance étrange. Une relation familiale peut devenir un espace hanté lorsqu'elle conserve les paroles non dites. Une maison peut être absente et pourtant continuer d'organiser la vie de ceux qui l'ont quittée.
Alia semble refuser la brutalité gratuite. Sa peur est plus souvent une pression qu'une attaque. Elle se construit par accumulation de signes modestes, par retours d'images, par conflits entre ce que le personnage voudrait oublier et ce que le film l'oblige à reconnaître. Cette retenue donne au spectateur le temps d'habiter le manque. Elle transforme l'absence en matière presque physique.
Il y a une grande importance accordée à la voix. La voix raconte, traduit, cache, rassure, menace parfois sans le vouloir. Dans un cinéma de déplacement, la voix porte la distance entre les générations et les lieux. Elle peut devenir le premier lieu de la hantise: ce qui revient n'est pas seulement une image, mais une manière de parler, une intonation, une phrase entendue trop tôt.
Dans CaSTV, Mehrnoush Alia représente une horreur de la mémoire migrante, précise et sans folklore décoratif. Ses films rappellent que le genre peut accueillir des peurs discrètes, celles qui se déposent dans les familles et résistent aux explications rapides. La hantise, chez elle, n'est pas une attraction. C'est une forme de relation. Ce qui revient demande à être écouté, mais l'écoute elle-même peut faire peur, parce qu'elle oblige à reconnaître ce que l'exil n'a pas effacé.
