Matthew Fifer
Avec Cicada, Matthew Fifer a imposé une voix singulière dans le cinéma queer américain : une voix qui refuse aussi bien l'auto-mythologie de la guérison que la performance indie de la blessure bien cadrée. Le film travaille la vulnérabilité comme une matière rugueuse, traversée par le désir, le trauma, la honte, la drôlerie sèche et l'épuisement social. Fifer ne cherche pas à rendre son expérience exemplaire au sens démonstratif. Il l'expose plutôt dans sa dimension instable, parfois contradictoire, avec une franchise qui n'exclut jamais la construction formelle.
Ce qui frappe d'emblée, c'est la tension entre nudité émotionnelle et retenue de mise en scène. Beaucoup de films autobiographiques ou semi-autobiographiques appuient la confession comme garantie de vérité. Matthew Fifer comprend que le vrai ne se trouve pas dans la quantité d'aveux, mais dans la justesse des rapports entre les scènes, les silences et les corps. Son cinéma sait montrer des personnages qui veulent parler et qui n'y arrivent pas tout à fait, qui désirent intensément tout en restant marqués par des histoires de violence et de dissociation. Cette incapacité partielle à se donner intégralement constitue la vérité même du film.
L'inscription dans les États-Unis contemporains est essentielle. Fifer filme un environnement urbain où la circulation des identités, des désirs et des communautés semble à la fois possible et entravée. Le monde queer n'est ni utopie compensatoire ni pure scène de souffrance. Il apparaît comme un espace réel, traversé par ses hiérarchies, ses promesses d'intimité, ses mécanismes de défense, ses fatigues historiques. Cette attention au contexte empêche son œuvre de se réduire à un simple journal intime filmé.
Il faut aussi parler de la façon dont Fifer filme le trauma. C'est sans doute l'un des aspects les plus délicats et les plus réussis de son travail. Le trauma n'y est pas traité comme une clé explicative universelle. Il agit par retours, par blocages, par déformations du lien à soi et à l'autre. Il modifie le rapport au temps, au toucher, à la confiance, sans pour autant absorber toute la vie psychique des personnages. Cette nuance est rare. Elle permet au film de rester vivant, traversé de désir et d'humour, au lieu de se figer dans la pure assignation à la blessure.
Cette densité émotionnelle rapproche parfois son cinéma de l'horreur intime, au sens où certains corps semblent habités par des souvenirs qui continuent d'y faire effraction. Fifer ne met pas en scène des monstres extérieurs. Il filme quelque chose de plus difficile : la façon dont une violence passée peut désorganiser l'expérience du présent, contaminer le plaisir, transformer la rencontre amoureuse en terrain d'alerte. Cette inquiétude incorporée donne à son travail une force qui dépasse largement les catégories du drame relationnel.
Inscrit dans le cinéma indépendant queer des années 2020, Matthew Fifer se distingue parce qu'il ne cherche ni la respectabilité narrative ni l'opacité de prestige. Il choisit une voie plus inconfortable, mais plus juste. Il accepte que le film reste traversé de heurts, d'irrégularités, de zones non pacifiées. Cette imperfection contrôlée fait partie de sa valeur. Elle correspond à des vies qui ne se réparent pas en ligne droite et qui ne deviennent pas soudain lisibles parce qu'un récit a besoin de conclure.
Sa direction d'acteurs, y compris de lui-même, participe de cette même éthique. Les personnages ne sont pas sommés de produire en permanence l'effet juste. Ils peuvent hésiter, mal répondre, se rétracter, se montrer maladroits. Le film leur laisse cette marge de désaccord avec eux-mêmes. C'est là que l'émotion se loge : non dans l'illustration d'un état, mais dans l'observation précise d'une lutte pour rester présent à soi, malgré tout ce qui pousse au retrait.
Matthew Fifer apparaît ainsi comme un cinéaste du contact difficile. Ses films interrogent ce qu'il faut de courage, de fatigue et d'invention pour rester disponible à l'autre lorsqu'on a été traversé par des formes profondes de violence. Cette question, il la traite sans héroïsme, sans pédagogie consolatrice, avec une rudesse parfois presque documentaire. Dans un paysage où tant d'images queer hésitent entre le récit de validation et la stylisation mélancolique, cette franchise vaut beaucoup. Elle donne à son œuvre une intensité très contemporaine, une capacité à faire sentir que l'intime n'est jamais coupé du social, et que le désir lui-même peut devenir un champ de bataille où se négocie la possibilité de vivre.
