https://cabaneasang.tv/fr/director/matt-shakman/
Matt Shakman - director portrait

Matt Shakman

Avec WandaVision, Matt Shakman a montré qu'il comprenait une chose souvent négligée par la télévision de franchise : le bizarre n'a de force que s'il prend d'abord la forme d'une grammaire. Chez lui, l'étrangeté naît d'un système de représentation qui se fissure, d'une convention de jeu ou de décor qui continue de sourire alors même qu'elle ne tient plus. Ce n'est pas exactement le geste d'un auteur venu du Horreur, mais c'est bien celui d'un metteur en scène qui sait comment un cadre peut devenir suspect. Dans le champ audiovisuel américain, cette précision le distingue de beaucoup d'exécutants de prestige.

Shakman vient de la télévision, et cela compte. Il a appris à circuler dans des formats, à moduler un ton, à respecter une mécanique collective sans renoncer entièrement à la nervosité d'un regard. Beaucoup y verront une discipline artisanale. C'est vrai, mais c'est insuffisant. Ce qui rend son travail intéressant, c'est qu'il ne traite pas les références comme un simple jeu de reconnaissance. Lorsqu'il manipule le sitcom, le mélodrame domestique ou la science-fiction paranoïaque, il le fait pour exposer la fragilité affective cachée dans ces formes. Autrement dit, le pastiche n'est jamais son but. Il sert à révéler le moment où la fiction censée protéger les personnages devient elle-même un piège.

Cette intelligence de la forme est précieuse dans le paysage des États-Unis des Années 2020, saturé d'images industrielles qui confondent ampleur budgétaire et regard. Shakman ne révolutionne pas la mise en scène à chaque épisode, mais il sait organiser une progression. Il sait surtout que la peur contemporaine passe moins par l'irruption d'un monstre que par l'impossibilité de stabiliser le réel. Une maison trop propre, un quartier trop harmonieux, une conversation trop bien écrite : chez lui, le malaise s'insinue quand la surface consensuelle devient légèrement excessive. C'est une logique très classique du fantastique, mais réinjectée dans une télévision qui a longtemps préféré l'explication au vertige.

On pourrait lui reprocher une certaine élégance fonctionnelle, une capacité à tout faire entrer dans le bon format. La critique n'est pas absurde. Shakman travaille rarement contre le système qui l'emploie. Pourtant, ce serait manquer l'essentiel que de s'arrêter là. Dans ses meilleurs moments, il comprend comment le divertissement populaire peut accueillir une forme de cruauté sourde. Ses images ne cherchent pas l'agression frontale. Elles installent plutôt une dissonance, une sensation que le monde visible s'acharne à conserver ses bonnes manières alors qu'il est déjà en train de se décomposer.

Cette méthode explique aussi pourquoi son travail dialogue si bien avec les traditions du fantastique domestique. Le foyer, chez Shakman, n'est jamais seulement un lieu de refuge. Il est un dispositif narratif, parfois une prison décorative. Les murs n'enferment pas parce qu'ils sont fermés, mais parce qu'ils rejouent sans cesse le récit auquel les personnages consentent. D'une certaine manière, il y a là une parenté discrète avec tout un cinéma de la maison hantée, sauf que la hantise prend souvent la forme d'une performance sociale : sourire, servir le dîner, respecter le rythme de l'épisode, continuer malgré l'évidence de la faille.

C'est pourquoi Matt Shakman mérite mieux que l'étiquette de simple gestionnaire de propriété intellectuelle. Son apport se situe dans cet entre deux délicat où la télévision de masse accepte enfin de devenir un terrain de déréalisation. Il ne signe pas des films ou des séries qui écrasent le spectateur par leur singularité, mais des œuvres assez sûres de leurs moyens pour laisser l'instabilité contaminer la forme elle-même. À une époque où tant d'images industrielles se contentent d'illustrer un cahier des charges, ce n'est pas rien. C'est même une manière discrète, mais réelle, de rappeler que le fantastique commence souvent là où la forme cesse d'obéir tout à fait.