Mathias Broe
Il faut situer Mathias Broe dans le cinéma scandinave queer des années 2020, mais à condition de ne pas réduire cette place à une étiquette de programmation. Ce qui compte chez lui, c'est moins l'appartenance thématique que la qualité de tension qu'il introduit dans des récits de désir, de communauté et de vulnérabilité. Son travail semble partir d'une intuition simple: les identités minoritaires ne vivent pas en dehors des rapports de pouvoir, elles les rencontrent jusque dans leurs espaces de refuge. Cette lucidité donne à son cinéma un relief particulier.
Dans un paysage comme celui du Danemark, souvent associé à une modernité sociale déjà stabilisée, Broe paraît regarder ce que cette image lisse laisse de côté: les zones de fragilité, les hiérarchies internes, les effets d'exclusion qui persistent même à l'intérieur des milieux supposés ouverts. C'est une piste féconde. Elle permet d'échapper au récit satisfait de la tolérance accomplie. Le désir y redevient une affaire trouble, traversée par la classe, la visibilité, la performance de soi, la négociation permanente d'un espace habitable.
Formellement, Mathias Broe semble attiré par des dispositifs de proximité. Les visages, les chambres, les corps en attente, les conversations à demi closes: son cinéma habite ces lieux où les relations se construisent autant qu'elles se dérèglent. Cette économie spatiale n'est pas un défaut de moyens. Elle correspond à une politique du regard. Broe filme des situations où le moindre déséquilibre affectif prend une amplitude considérable parce que les personnages n'ont pas beaucoup d'endroits où se replier. Le refuge lui-même devient terrain de conflit.
Cette orientation peut rejoindre à la fois le drame intime et une forme de menace plus diffuse, presque anxieuse. Ce n'est pas un cinéma de l'événement massif, mais du glissement. Une scène change de nature, une relation bascule, une communauté révèle ses frontières implicites. Broe paraît comprendre que les violences contemporaines les plus durables sont souvent de basse intensité: pas assez visibles pour produire immédiatement le scandale, assez tenaces pour modeler une vie entière. Filmer cela demande du tact et une vraie précision morale.
Il est également probable que son travail dialogue avec des formes plus expérimentales ou performatives, non pour afficher une radicalité de surface, mais parce que ces formes permettent de mieux saisir les identités en mouvement. Le danger, dans ce type de cinéma, est de tomber dans l'abstraction affective. Broe semble l'éviter lorsqu'il maintient un ancrage très concret dans les rapports entre personnes, dans la matérialité des espaces et dans la fatigue réelle des corps.
Dans les années 2020, Mathias Broe mérite donc l'attention comme figure d'un cinéma queer qui ne se contente ni de représenter ni de célébrer. Il examine. Il met à l'épreuve. Il demande ce que signifie vivre ensemble quand les structures du monde pénètrent jusque dans les scènes de liberté apparente. C'est une question exigeante. Lorsqu'elle trouve la bonne forme, elle produit des films où la vulnérabilité n'est plus un signe de faiblesse, mais le point exact où la vérité d'un milieu devient visible.
