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Maryam Touzani - director portrait

Maryam Touzani

Avec Adam, Maryam Touzani impose un ton immédiatement reconnaissable: un cinéma de l’intimité fermée, du geste quotidien observé avec une patience extrême, où les structures morales d’une société se révèlent à travers deux ou trois personnages, une maison, quelques travaux de subsistance et beaucoup de silence. Dans le cadre du Maroc contemporain, cette méthode a une grande force. Elle évite les grandes proclamations sur la condition féminine tout en montrant très clairement ce que les normes sociales, religieuses et économiques font aux corps et aux trajectoires.

Adam repose sur une rencontre entre une femme enceinte, célibataire, et une veuve qui gagne sa vie en préparant des pâtisseries. Le dispositif pourrait facilement tomber dans le schéma rédempteur. Touzani choisit au contraire une pudeur ferme. Les personnages ne sont pas là pour illustrer une idée de solidarité féminine pure. Ils se méfient, se jugent parfois, se protègent mal, puis apprennent à cohabiter. Cette progression est très finement écrite, mais elle vaut surtout par le temps accordé aux gestes. Pétrir, ranger, servir, respirer, attendre: le travail du quotidien devient la matière même du récit.

Cette attention au détail situe Touzani du côté d’un drame de densité plutôt que de démonstration. Le politique n’y arrive pas par discours. Il se loge dans l’espace domestique, dans la difficulté de circuler librement, dans la précarité du revenu, dans le regard des voisins, dans le poids du non dit. Tout cela construit un monde serré, parfois doux en surface, mais traversé d’un contrôle permanent. La cinéaste comprend très bien que la violence sociale la plus durable n’a pas toujours besoin d’éclat pour s’imposer.

Dans Le Bleu du Caftan, elle élargit encore son champ sans perdre cette qualité. L’atelier, les étoffes, la maladie, le couple, le désir homosexuel contenu composent un autre huis clos, plus sensuel, plus mélancolique, où le tissu lui-même semble enregistrer les tensions entre apparence et vérité. Touzani y confirme qu’elle sait filmer les matières comme des régimes d’émotion. La couture, la couleur, la proximité des corps, les gestes répétés ne décorent pas le récit. Ils lui donnent sa respiration morale.

Cette œuvre s’inscrit fortement dans les années 2020 et dans le renouveau du cinéma nord africain, mais elle s’en distingue par une élégance sans froideur. Beaucoup de films d’auteur contemporains savent être impeccables. Peu savent être à la fois formellement tenus et aussi attentifs à la vulnérabilité concrète des êtres. Touzani, elle, ne sacrifie ni l’un ni l’autre. La forme sert l’écoute.

Sa présence dans des festivals comme Cannes ou Toronto a contribué à faire reconnaître cette singularité, et ce n’est pas un hasard. Son cinéma sait circuler à l’international sans perdre son ancrage. Il parle depuis des lieux précis, des métiers précis, des coutumes précises, tout en touchant à des questions largement partagées: comment habiter un corps social qui juge, comment aimer dans l’ombre, comment continuer à travailler quand le désir ou la honte pèsent sur chaque geste.

Pour CaSTV, Maryam Touzani est particulièrement importante parce qu’elle montre comment l’espace domestique peut devenir un lieu d’inquiétude profonde sans rien perdre de sa beauté sensible. Une cuisine, une boutique, une chambre, un atelier peuvent être aussi chargés qu’une maison hantée si les règles qui les ordonnent sont traversées de peur, de secret ou de culpabilité. Son cinéma travaille précisément cette zone.

Maryam Touzani n’est donc pas seulement une metteuse en scène de la délicatesse. Elle est une cinéaste des pressions silencieuses. Elle sait que les sociétés parlent fort à travers les choses modestes: un pain vendu, une robe cousue, une porte entrouverte, une grossesse qui ne devrait pas se voir. En filmant ces détails avec autant de rigueur, elle donne au cinéma marocain récent quelques unes de ses formes les plus justes et les plus durablement troublantes.