Marie Clements
Avec Red Snow, Marie Clements aborde le vampire par l'Arctique, la mémoire coloniale et les cosmologies autochtones, soit exactement le contraire d'un recyclage paresseux du genre. C'est un geste très rare dans le cinéma canadien des années 2010, et plus rare encore dans un paysage où les récits autochtones ont longtemps été cantonnés à la pédagogie, au drame social ou au regard d'observation. Clements, elle, refuse la case. Elle traverse le horreur, le mythe, la poésie et le récit historique avec une liberté d'artiste complète.
Poète, dramaturge et cinéaste, elle apporte au cinéma une densité de langue qui ne se sépare jamais de la matière politique. Ses films ne se contentent pas de représenter des communautés autochtones au Canada. Ils interrogent les régimes de visibilité qui ont tenté de les fixer dans des formes lisibles pour le regard majoritaire. Chez Clements, le territoire n'est pas un décor sublime. Il est mémoire, archive vivante, scène de dépossession, mais aussi source de continuité et d'imaginaire. Cette relation au lieu transforme immédiatement la texture de ses images.
Dans Red Snow, le fantastique permet précisément de rouvrir ce rapport au temps. Le vampire n'y vaut pas comme figure importée à plaquer sur le Nord. Il devient une manière de penser la survivance, la prédation, le retour du refoulé colonial. Clements comprend que le genre peut servir à déplacer la conversation, à sortir de la simple reconnaissance sociologique pour entrer dans un espace symbolique plus instable. C'est là que son cinéma prend toute sa force. Il ne choisit pas entre l'adresse politique et l'invention formelle. Il travaille leur porosité.
Cette porosité se retrouve aussi dans ses films plus directement ancrés dans le drama historique ou contemporain. Clements s'intéresse aux vies prises dans des héritages violents, mais elle refuse la réduction des personnages à leur blessure. Il y a toujours chez elle un travail sur la persistance des liens, sur la circulation des langues, sur la manière dont l'histoire continue de vibrer dans les gestes ordinaires. Son cinéma n'idéalise pas la résilience. Il se méfie même d'un usage trop confortable du terme. Il montre plutôt des survivances inégales, trouées, parfois contradictoires.
La force de sa mise en scène vient aussi de son rapport à la composition. Clements sait construire des images qui portent une charge de rituel sans se figer dans la solennité. La lumière, le paysage, les corps dans l'espace, les correspondances entre voix et matière produisent un cinéma d'une grande tenue plastique. Pourtant cette beauté n'a rien de décoratif. Elle agit comme une reprise du droit de figurer autrement. Dans un cinéma canadien souvent trop sage visuellement, elle ose des formes plus pleines, plus lyriques, plus travaillées.
Il faut également noter la place de la performance dans son œuvre. Venant du théâtre, Clements sait ce que peut un corps parlant devant les autres, et cette connaissance traverse ses films. Ses personnages portent des mémoires, des récits, des blessures et des chants. Le texte y compte, mais jamais comme simple littérature filmée. Il devient geste, durée, tension. Cela donne à ses œuvres une qualité d'incantation discrète, très éloignée du naturalisme appauvri qui domine tant de productions contemporaines.
Marie Clements occupe ainsi une place essentielle. Elle rappelle que le cinéma autochtone n'est pas un sous-genre civique destiné à corriger les angles morts d'une cinéphilie blanche. C'est un espace d'invention esthétique majeur, capable d'absorber le mythe, le fantastique, l'histoire et la modernité urbaine sans perdre sa singularité. Son travail compte parce qu'il élargit le champ des formes possibles autant qu'il réoriente le regard. Chez elle, filmer n'est pas seulement témoigner. C'est reprendre la capacité de nommer les mondes, leurs fantômes et leurs continuités.
