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Margaux Susi - director portrait

Margaux Susi

Margaux Susi se remarque d'abord par une échelle. Ses films partent souvent de situations apparemment petites, presque retenues, mais ils savent faire monter autour d'elles une densité affective qui finit par transformer le moindre geste en symptôme. C'est une qualité de mise en scène plus rare qu'il n'y paraît. Beaucoup d'œuvres contemporaines confondent intimité et sous-écriture. Susi, elle, comprend que l'intime n'existe au cinéma que s'il est travaillé par une forme, par un rapport précis au temps, aux silences et à l'espace. Le résultat n'est ni démonstratif ni décoratif. Il est tendu.

Cette tension fait toute sa valeur pour un regard tourné vers le genre. Margaux Susi n'a pas besoin de mobiliser un arsenal explicite de l'horreur pour produire du trouble. Il lui suffit d'observer comment une relation se dérègle, comment un lieu se referme, comment une émotion refrénée finit par peser sur le cadre. Dans cette attention aux déplacements presque imperceptibles, elle rejoint une tradition très féconde du cinéma psychologique. Le malaise n'y surgit pas comme une rupture, mais comme une évidence progressive. Quelque chose ne tourne pas rond, et le film n'a pas besoin de le proclamer pour qu'on le sente.

On peut rattacher cette sensibilité à un certain paysage de la France contemporaine, où les récits de jeunesse, de seuil social ou de fragilité affective ont souvent trouvé des formes très fines. Pourtant, Susi ne se contente pas d'habiter un territoire déjà balisé. Elle y introduit une réserve, une étrangeté sèche, qui empêchent toute idéalisation des personnages. Ceux-ci restent vulnérables, contradictoires, parfois opaques à eux-mêmes. Cette opacité n'est pas un défaut de construction. Elle est la condition même d'une vérité de présence.

Dans les années 2020, alors que tant de films veulent immédiatement prouver leur sujet, Margaux Susi paraît plus intéressée par les frictions que par les thèses. Comment un corps occupe-t-il une pièce quand il ne sait plus exactement ce qu'il désire ou ce qu'il redoute ? Comment une parole se déforme-t-elle sous la pression du non-dit ? Comment un décor ordinaire commence-t-il à paraître un peu trop rigide, un peu trop chargé, un peu trop silencieux ? Ce sont des questions de mise en scène, pas seulement de scénario, et elle les traite avec une attention très sûre.

Ce qui séduit surtout, c'est son refus de la psychologisation lourde. Elle ne sur-explique pas les affects. Elle laisse les situations exister avec leur part d'ombre. Le spectateur n'est pas conduit par la main vers une leçon émotionnelle. Il doit habiter l'incertitude, accepter que les personnages lui échappent parfois. Or cette part d'échappée est précieuse. Elle permet au film de continuer à travailler en nous après coup, comme une expérience à démêler plutôt qu'un message reçu.

Margaux Susi mérite ainsi sa place dans le catalogue CaSTV parce qu'elle rappelle une vérité fondamentale du cinéma moderne : l'étrangeté peut être une modulation du réel plutôt qu'une rupture avec lui. Une pièce mal habitée, un échange qui se raidit, un silence qui gagne trop de terrain suffisent parfois à produire une sensation plus durable que mille effets. Ce cinéma-là demande de la précision, de la patience et une vraie confiance dans le pouvoir des formes brèves. Susi semble posséder les trois. Et c'est pourquoi son travail appelle moins le commentaire général que l'attention soutenue, scène par scène, déplacement par déplacement, jusqu'à ce que le quotidien révèle enfin sa part d'ombre.