Macon Blair
Avec I Don't Feel at Home in This World Anymore, Macon Blair a trouvé un ton très rare dans le cinéma américain : une alliance de misanthropie triste, de violence absurde et de tendresse cabossée. Même lorsqu'il n'œuvre pas frontalement dans l'horreur, tout son imaginaire flirte avec elle. Chez Blair, le monde contemporain paraît peuplé de petites brutalités, de humiliations ordinaires et d'explosions grotesques qui peuvent à tout moment faire basculer la comédie noire vers une région plus dangereuse. C'est cette porosité qui le rend si intéressant pour CaSTV.
On connaît d'abord Macon Blair comme acteur, notamment dans une certaine frange du cinéma indépendant américain où le malaise social, le revenge movie et le nihilisme ironique se rencontrent. Mais son travail de réalisateur montre qu'il ne se contente pas d'habiter ce paysage. Il le comprend de l'intérieur. Son regard sur les personnages est acide, certes, mais jamais purement méprisant. Il sait que la violence la plus banale naît souvent d'un mélange de frustration, de solitude et de bêtise agressive. C'est un matériau profondément américain, et il l'emploie avec une précision remarquable.
Ce qui distingue Blair, c'est sa capacité à faire exister des figures déclassées sans les transformer en emblèmes confortables. Ses personnages ne sont pas des saints humiliés par un monde injuste. Ils sont eux-mêmes traversés par des pulsions contradictoires, des maladresses, des accès de rage ou de panique qui compliquent toute identification simple. Cette ambiguïté nourrit sa mise en scène. Le rire chez lui n'est jamais loin de la blessure, et la blessure jamais loin d'un geste stupide qui empire tout. C'est exactement là que se loge la parenté avec le genre horrifique.
L'horreur, chez Blair, n'est pas forcément surnaturelle. Elle est sociale, comportementale, parfois presque métabolique. Elle tient à l'impression qu'un tissu collectif déjà usé ne demande qu'une étincelle pour révéler son fond de violence. Dans les États-Unis, ce cinéma-là possède une longue histoire, du polar déglingué à la satire noire. Blair y ajoute un sens très précis de l'embarras contemporain. Ses films savent combien la honte et l'impuissance peuvent rapidement se transformer en chaos.
Il faut également noter sa manière de régler le ton. Beaucoup de cinéastes se cassent les dents sur le mélange entre comique et cruauté. Blair, lui, connaît la valeur exacte d'un décalage. Il sait quand laisser une scène s'envenimer, quand la faire bifurquer vers le burlesque, quand couper avant que la mécanique ne devienne trop appuyée. Cette science du dosage donne à ses films une énergie imprévisible. On ne sait jamais tout à fait si l'on va assister à une libération cathartique ou à une catastrophe lamentable. Souvent, c'est les deux.
Cette instabilité est l'une des raisons pour lesquelles son nom dialogue si bien avec la cartographie CaSTV. Même un film qui n'est pas classé horreur au sens strict peut porter en lui une sensibilité horrifique : un rapport aux corps comme matières fragiles, à la société comme machine d'humiliation, à la violence comme pulsion triviale toujours disponible. Blair comprend cela intimement. Son goût pour les marginaux, les ratés, les excités et les justiciers mal armés fait de lui un chroniqueur particulièrement aigu d'une Amérique nerveuse.
Le fait qu'il ait aussi croisé des projets plus explicitement liés au genre ne fait que confirmer cette cohérence. Dans les Années 2010 et au-delà, il appartient à une mouvance où la frontière entre thriller indé, horreur et comédie noire s'efface au profit d'un climat de décomposition morale. On imagine logiquement son travail circuler dans des cadres comme le Festival de Sundance, là où les formes américaines les moins disciplinées trouvent souvent leur meilleure chambre d'écho.
Voir Macon Blair, c'est accepter un cinéma qui se moque des illusions de respectabilité tout en restant curieusement attaché à ceux qui en souffrent. Ses films n'excusent pas grand-chose, mais ils comprennent beaucoup. Ils voient comment les humiliations s'accumulent, comment les êtres se bricolent des récits de survie dérisoires, comment la violence surgit parfois comme la continuation grotesque de la vie ordinaire. Peu de cinéastes américains récents ont aussi bien saisi cette ligne ténue entre le ridicule et l'effroi.
