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Lorenzo Fassina

Avec Il solengo, Lorenzo Fassina entre dans la campagne italienne par la mauvaise porte : celle de la rumeur, de l'absence, d'un homme devenu légende locale moins parce qu'il aurait accompli quelque chose d'extraordinaire que parce qu'il s'est tenu trop longtemps au bord du monde social. Ce geste inaugural compte. Fassina ne filme pas le réel rural comme décor pittoresque ni comme simple archive anthropologique. Il le filme comme un milieu mental où la mémoire collective travaille les vivants, transforme les silhouettes en fables et laisse derrière elle une inquiétude tenace.

Le film prend la forme d'une enquête, mais une enquête qui sait très bien qu'elle n'atteindra jamais un noyau stable de vérité. C'est là sa beauté. Plus on avance dans Il solengo, plus l'absent semble se dérober au profit de ceux qui parlent de lui. La parole des autres devient le véritable paysage. Fassina comprend que la campagne n'est pas seulement faite de terres, de clôtures et de maisons isolées. Elle est faite de récits transmis, de jugements, de soupçons, de silences épais. Le cinéma devient alors un art d'écouter les déformations.

Dans cette attention aux voix et aux fantômes sociaux, Fassina s'inscrit naturellement dans une tradition Italie qui sait que le réel le plus concret peut avoir quelque chose de spectral. On pense moins au documentaire de constat qu'à une lignée où l'enquête croise le mythe, où la périphérie géographique devient aussi une périphérie morale. Il n'y a rien d'exotique dans son regard. Il y a au contraire une grande proximité avec les textures du lieu, avec son parler, avec sa manière de produire ses propres monstres ordinaires.

Cette proximité n'exclut jamais la construction formelle. Fassina compose son film avec une patience qui relève presque du folk horror, même si l'œuvre ne relève pas du genre au sens strict. Un homme retiré, un territoire, une communauté qui le raconte, une violence peut-être ancienne, peut-être simplement répétée : tous les éléments d'un malaise archaïque sont là. Mais le film se garde bien de surligner son mystère. Il préfère faire sentir comment une société fabrique ses figures liminaires, puis les utilise comme écrans pour penser sa propre dureté.

On comprend alors pourquoi son travail résonne si bien avec certaines explorations documentaires des Années 2010. Au lieu de chercher l'actualité brûlante ou l'argument immédiatement exportable, Fassina s'attarde sur des zones de survivance. Que reste-t-il d'un homme quand les autres se chargent de le raconter ? Comment un territoire absorbe-t-il une vie jusqu'à la rendre presque indiscernable de sa propre matière légendaire ? Le film n'apporte pas de réponses nettes. Il laisse plutôt apparaître la fonction sociale du récit, sa beauté, sa cruauté, son pouvoir d'effacement.

Il faut saluer aussi la retenue morale du cinéaste. Face à un sujet pareil, il aurait été facile de romanticiser la marginalité ou d'en faire un cas psychologique. Fassina évite les deux. Ce qui l'intéresse n'est ni l'héroïsation de l'ermite, ni son explication. C'est la mécanique collective par laquelle une existence devient contour, puis conte. Cette rigueur protège le film de l'emphase et lui permet d'atteindre une forme rare de mélancolie sèche.

Pour CaSTV, Lorenzo Fassina importe parce qu'il montre qu'un cinéma du trouble peut naître de très peu : quelques témoignages, un territoire, une absence, et la certitude que le réel garde des zones opaques que l'analyse seule n'épuise pas. Son œuvre rappelle que la peur n'a pas toujours besoin d'apparitions. Elle peut surgir d'une communauté qui parle d'un des siens comme s'il avait déjà quitté l'espèce humaine, alors même qu'il n'a fait, peut-être, que s'éloigner un peu plus loin dans le paysage.