Lee Daniels
Il faut prendre Lee Daniels à partir de The Paperboy et non du consensus respectable qui entoure une partie de sa carrière. C'est là que sa mise en scène devient le plus nettement toxique, poisseuse, excessive, presque fiévreuse. Daniels n'est pas un styliste de la mesure. Il travaille par intensification des affects, par friction entre mélodrame, grotesque, sexualité et violence sociale. Son cinéma aime les situations déjà trop chargées, puis les pousse encore.
Associé aux États-Unis, il appartient à une tradition américaine où le mélodrame peut devenir un instrument de dissection du pouvoir. Mais il ne cherche jamais la noblesse lisse du "grand sujet". Même lorsqu'il touche à des matériaux historiques ou biographiques, il laisse entrer le trouble, la vulgarité, l'excès d'émotion, parfois la faute de goût volontaire. Chez lui, la respectabilité est souvent un masque fragile. Ce qui l'intéresse, c'est ce que ce masque cache: humiliation, désir de domination, rage de classe, douleur familiale.
Dans le cadre de CaSTV, Daniels compte surtout parce qu'il sait injecter dans ses films une qualité de cauchemar sans nécessairement appartenir de plein pied au horreur. The Paperboy en est l'exemple parfait. Le film transforme le Sud américain en zone de moiteur morale, où la chaleur, le sexe, les hiérarchies raciales et la fascination du crime composent un paysage presque hallucinatoire. Il y a là une horreur diffuse, non surnaturelle, mais intensément physique. Le malaise naît de la sensation que tout le monde joue avec des forces qu'il ne maîtrise pas.
Daniels filme souvent les corps comme des surfaces d'inscription de la violence sociale. Corps désirés, humiliés, exhibés, disciplinés, blessés. Cette dimension charnelle empêche son cinéma de se réfugier dans l'argument. Il ne fait pas des films à thèse. Il fait des films de collision. Les personnages ne sont pas seulement déterminés par leurs conditions. Ils se débattent, se contredisent, se sabotent, s'offrent au regard des autres jusqu'à l'épuisement. Cette exposition permanente crée une tension très singulière, proche par moments de la transe.
Sa place dans les années 2010 et au-delà tient aussi à cela: rappeler qu'un cinéma populaire et ambitieux peut rester indiscipliné. Daniels n'a pas peur du ton instable. Il peut mêler le pathétique, l'abject, la satire et la douleur sincère au sein d'une même séquence. Beaucoup y verront une irrégularité. C'est plutôt sa méthode. Il travaille un monde où les émotions n'arrivent jamais séparément, où le ridicule n'annule pas la souffrance, où le désir peut devenir menace en un seul raccord.
Il est logique qu'un cinéaste de cette intensité soit passé par des espaces comme Cannes, lieu où l'excès américain peut apparaître sous sa forme la plus instable et la plus fascinante. Daniels n'est pas un moraliste. Il ne répare pas le monde par la mise en scène. Il le regarde comme un champ de forces contradictoires, souvent cruelles, parfois sublimes, toujours instables.
Pour CaSTV, Lee Daniels importe donc comme cinéaste du débordement. Même quand il ne fait pas de l'horreur au sens strict, il sait produire cet état précieux: le sentiment qu'un film a compris combien la société américaine peut être à la fois théâtrale, sensuelle et profondément monstrueuse.
