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Lauris Abele

Avec Troubled Minds et surtout par la présence insistante d'un imaginaire balte peu fréquent sur les écrans internationaux, Lauris Abele donne au fantastique européen une rugosité bienvenue. Son cinéma ne s'avance jamais comme un produit d'exportation poli. Il garde quelque chose de local, de terreux, de légèrement indocile, comme si les images avaient absorbé l'humidité des forêts, la mémoire des provinces et la mélancolie historique de Lettonie. Ce rapport au territoire est décisif. Chez Abele, le lieu n'est pas une couleur d'ambiance. C'est un système de croyances, de peurs, de résidus culturels.

Cette assise territoriale distingue nettement son travail au sein du cinéma européen contemporain. Alors que tant de films de genre cherchent à internationaliser leurs signes jusqu'à perdre toute densité, Abele procède à l'inverse. Il part d'un ancrage précis pour produire une étrangeté qui ne ressemble pas à un assemblage de références déjà vues. Les traditions, les contes, les paysages et les ruines ne sont pas décoratifs. Ils travaillent l'image de l'intérieur. On sent dans ses films la survivance de formes anciennes de peur, non comme folklore exhibé, mais comme matière encore active dans le présent.

Le plus intéressant est que cette épaisseur mythique ne l'empêche pas d'être un cinéaste du trouble mental. Abele filme souvent des personnages qui vacillent dans leur rapport au réel, mais il refuse de réduire ce vacillement à une simple affaire psychologique. La conscience individuelle et la mémoire collective se répondent. Un délire possible n'annule pas la présence du monde. Il l'intensifie. Cette ambiguïté donne aux films une qualité rare: ils restent ouverts entre l'hallucination, le sortilège et la pression historique. Dans le paysage des années 2010 et des années 2020, cette manière de tenir plusieurs régimes de réalité à la fois mérite l'attention.

Visuellement, Abele travaille par textures. Il n'organise pas la peur comme une mécanique propre, mais comme une contamination de la surface. Ombres épaisses, matières organiques, visages retenus, pénombre qui semble retenir davantage que de simples secrets narratifs: tout concourt à produire une sensation de monde ancien revenu hanter le présent sans demander la permission. Cette orientation le rapproche d'un certain folk horror européen, mais là encore, il faudrait se méfier des raccourcis. Son cinéma ne copie pas un canon. Il lui donne une inflexion balte, plus triste, moins démonstrative, souvent plus fataliste.

Il faut aussi souligner sa relation au grotesque et à l'ironie. Abele sait que l'imaginaire populaire n'est jamais purement noble ou sublime. Il y a dans ses films des aspérités, parfois une bizarrerie légèrement décalée, qui empêchent l'ensemble de se figer en tableau prestigieux. Cette respiration étrange rend son travail plus vivant. Elle rappelle que le fantastique, quand il reste vraiment populaire dans ses racines, ne craint ni l'excès ni l'inconfort. Il peut être beau et disgracieux dans le même mouvement. Peu de cinéastes assument aussi bien cette impureté.

On comprend pourquoi des festivals comme Sitges ou les espaces spécialisés dans les formes transversales du genre peuvent accueillir favorablement une œuvre pareille. Abele n'apporte pas seulement un imaginaire. Il apporte une manière de penser le cinéma de l'Est européen hors des clichés de dureté grise ou d'austérité muséale. Chez lui, l'histoire ne pèse pas seulement comme contexte. Elle infeste les récits, les gestes, les paysages. C'est là que le fantastique retrouve sa puissance critique: non pas divertir d'une mémoire lourde, mais montrer qu'elle continue à produire du visible.

Lauris Abele compte ainsi parmi ces cinéastes pour qui le genre reste un art de la survivance. Survivance des rites, des peurs rurales, des images mal enterrées, des nations petites mais chargées de strates. Son cinéma regarde le présent depuis une profondeur obscure et n'essaie jamais de l'éclaircir complètement. Tant mieux. Le mystère, chez lui, n'est pas un argument de vente. C'est une condition historique, presque géologique. Et c'est précisément ce qui le rend si précieux.

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