https://cabaneasang.tv/fr/director/konrad-kultys/

Konrad Kultys

Avec The Lure of This Land, Konrad Kultys filme le paysage britannique comme un champ d’attraction trouble, un espace où la promenade, l’archive et la méditation historique se contaminent mutuellement. Le film paraît d’abord relever du documentaire essayistique, mais il travaille très vite une autre tonalité : celle d’un territoire hanté par ses récits d’origine, ses mythes de propriété, ses promesses d’appartenance. Chez Kultys, la campagne n’est jamais seulement belle. Elle garde une capacité de jugement.

Ce rapport au lieu l’inscrit naturellement dans le sillage du folk horror, même lorsque ses films n’empruntent pas les codes narratifs les plus visibles du genre. Ce qui l’intéresse, c’est moins le rite spectaculaire que la lente révélation d’un paysage idéologique. Les collines, les chemins, les ruines, les clôtures et les traces d’occupation humaine deviennent autant d’indices d’une violence ancienne naturalisée par l’habitude. Le film demande alors : qu’est-ce qu’un territoire conserve, et qu’exige-t-il de ceux qui veulent le lire ?

Kultys travaille depuis le Royaume-Uni, mais avec un regard qui refuse la carte postale patrimoniale. Il interroge plutôt la fabrication culturelle du paysage. Ce que nous appelons nature est déjà traversé par des récits de nation, de classe et de possession. Cette compréhension politique donne à ses images une gravité calme. Le film ne dénonce pas à grands gestes. Il laisse apparaître les strates, les absences, les exclusions discrètes qui façonnent le décor lui-même.

Sa mise en scène fait une place importante à la durée, au commentaire, à la sensation de marche mentale. Cela pourrait produire une abstraction sèche. Or Kultys maintient au contraire une vraie densité sensorielle. L’air, la lumière, les textures du sol, la présence presque magnétique de certains sites créent une expérience de vision où l’idée et l’atmosphère restent liées. C’est là que son cinéma devient précieux pour les spectateurs d’horreur élargie. Il rappelle que la peur peut être topographique, presque géologique.

Dans les années 2010 et les années 2020, beaucoup d’œuvres ont revisité la relation entre identité nationale et territoire. Kultys apporte à cette conversation une précision particulière. Il ne cherche pas la grande déclaration. Il privilégie les détours, les glissements, la manière dont une image de paysage peut soudain révéler un rapport de force historique. Cette méthode donne à ses films une dimension critique très forte sans les enfermer dans le discours illustré.

Il faut aussi souligner son intérêt pour les survivances. Les lieux, chez lui, ne sont pas hantés au sens figuratif paresseux. Ils sont hantés parce qu’ils sont saturés de décisions anciennes, de récits persistants, de formes d’oubli actives. Le passé n’est pas derrière. Il adhère au présent comme une seconde peau. Cette intuition rejoint une des vérités les plus profondes du fantastique moderne : ce qui revient n’était jamais vraiment parti.

Konrad Kultys occupe ainsi une place à part, entre essai filmique, documentaire de paysage et cinéma de l’inquiétude territoriale. Son œuvre ne demande pas seulement qu’on la regarde, mais qu’on l’habite un moment. Dans ce temps d’attention, la campagne cesse d’être décor. Elle redevient force, mémoire et menace diffuse. Peu de cinéastes savent encore obtenir cela avec une telle économie de moyens et une telle netteté de pensée.