Kitty Green
Avec The Assistant, Kitty Green a réalisé l'un des films les plus précis de son temps sur la bureaucratie du silence. Il faut partir de ce bureau, de cette journée, de cette suite de gestes minuscules et apparemment sans relief. Tout son cinéma est là : dans la compréhension que les systèmes de violence ne se résument pas à leurs explosions visibles, mais vivent d'abord dans des routines, des couloirs, des réflexes de protection, des phrases qui ne veulent rien dire et veulent pourtant tout dire.
Cette lucidité distingue immédiatement son travail. Green ne cherche pas l'indignation facile. Elle refuse la démonstration tapageuse qui soulagerait le spectateur en lui donnant rapidement la bonne position morale. À la place, elle construit des situations où l'on éprouve la fatigue de l'organisation, la manière dont une institution distribue la peur tout en empêchant qu'elle se nomme clairement. Le drama devient alors un instrument d'analyse redoutable.
Qu'elle travaille à partir du documentaire ou de la fiction, Kitty Green garde ce même goût pour les structures de pouvoir observées à hauteur de corps. Une pièce, une table de travail, un couloir, un échange de mails, un protocole flou : voilà les matériaux de base de son cinéma. Cela peut sembler modeste. C'est précisément ce qui en fait la force. Elle comprend que le pouvoir moderne aime se cacher dans la banalité fonctionnelle. Il ne crie pas toujours. Il s'organise.
Dans le cadre des années 2010 et années 2020, cette approche s'impose comme l'une des plus fines pour penser la violence contemporaine. Beaucoup de films à sujet croient devoir afficher leur pertinence par surcroît d'explications. Green, elle, fait confiance au détail. Une porte qui reste fermée, un regard qu'on détourne, une procédure d'entreprise qui transforme un malaise en simple incident de gestion : ce sont des scènes plus politiques que bien des discours programmatiques.
Il faut aussi noter l'importance du hors-champ. Chez Kitty Green, ce qui compte n'est pas toujours ce qui est montré, mais ce qui circule autour du visible. Le hors-champ n'est pas un truc de suspense. C'est une structure morale. Il désigne tout ce qu'un milieu sait déjà sans vouloir l'assumer, tout ce qu'il maintient hors langage pour continuer à fonctionner. Peu de cinéastes contemporains utilisent avec autant de rigueur cette puissance de l'absence.
Cette rigueur fait d'elle une artiste essentielle dans le dialogue entre documentaire et fiction. Elle n'emploie pas le premier comme garantie de sérieux ni la seconde comme licence dramatique. Elle se sert des deux pour traquer le même problème : comment représenter des formes d'abus ou d'exploitation qui se présentent d'abord comme des normes de comportement ? Cette question demande une méthode. Green a trouvé la sienne, fondée sur l'observation, l'économie et une grande précision de cadre.
Bien que souvent associée à une sensibilité anglo-saxonne, son cinéma dépasse largement le contexte national de l'Australie ou des États-Unis. Ce qu'elle filme circule partout où des institutions apprennent aux individus à gérer l'inacceptable comme s'il s'agissait d'une simple contrainte professionnelle. C'est pour cela que ses films touchent si juste. Ils ne décrivent pas seulement un cas. Ils montrent une méthode de normalisation.
On pourrait rattacher son parcours à plusieurs grands festival ou festival, mais la reconnaissance critique n'épuise pas son intérêt. Ce qui demeure après ses films, c'est une sensation de contamination. Le monde paraît un peu moins innocent, non parce qu'il aurait soudain révélé un monstre caché, mais parce que Green nous a forcés à regarder les formes ordinaires de coopération avec ce monstre.
Kitty Green compte précisément pour cela. Elle a compris que le cinéma politique le plus aigu n'est pas forcément celui qui montre le scandale en pleine lumière. C'est parfois celui qui observe, avec une précision presque clinique, la pièce où tout le monde a déjà décidé de ne pas poser la question essentielle.
