Juliana Zuluaga
Juliana Zuluaga travaille à cet endroit fascinant où le réalisme social commence à perdre sa stabilité et laisse passer quelque chose de plus inquiétant, de plus allégorique, parfois de plus cruel. Même lorsque ses films ne s'annoncent pas comme des œuvres d'horreur, ils savent exploiter une vérité que le genre connaît bien: les structures d'injustice, d'exclusion ou de désir d'ascension possèdent déjà leur propre part de cauchemar. Depuis l'espace latino-américain, et avec une sensibilité que l'on peut relier à la Colombie contemporaine, Zuluaga s'inscrit dans une dynamique des années 2010 et années 2020 où l'étrange devient une manière de lire le social.
Son cinéma semble avancer par glissement. Une situation très concrète, souvent bien ancrée dans des rapports de classe, de genre ou de famille, se met à résonner autrement. Ce n'est pas forcément qu'un élément surnaturel y entre. C'est que le réel lui-même prend une qualité de fable sombre. Les objets, les lieux, les relations hiérarchiques commencent à révéler leur violence latente. Cette manière de faire basculer le quotidien donne à son travail une vraie force. Elle évite le didactisme tout en rendant visible ce que le naturalisme pur laisse parfois hors champ.
On pourrait parler ici de social horror, mais à condition de ne pas réduire l'expression à un simple emballage critique. Chez Zuluaga, le social n'est pas illustré par l'horreur. Il devient horrifique parce qu'il organise les corps, les ambitions et les humiliations selon une logique déjà monstrueuse. Un personnage peut être attiré par un monde qui le détruit, ou rejeté par un espace qu'il désire intégrer. Cette tension suffit à produire une peur très contemporaine: celle d'être absorbé par le système même qui vous promet une place.
Formellement, on sent chez elle une attention nette à la précision des situations. Les films semblent construire leurs conflits à partir d'observations justes, de détails concrets, de comportements tenus. Puis, sans brusquerie excessive, ils déplacent le registre. C'est un art délicat. Trop tôt, le film forcerait son allégorie. Trop tard, il resterait prisonnier du constat. Zuluaga paraît comprendre ce point de bascule, ce moment où la réalité accepte de devenir légèrement autre sans perdre sa crédibilité.
Cette qualité se double souvent d'un rapport aigu aux personnages féminins ou marginalisés, filmés non comme figures exemplaires mais comme êtres traversés de contradictions, de stratégies de survie, de colère rentrée ou de désir ambivalent. Là encore, le genre trouve sa vraie pertinence. Il permet de faire exister des affects que le récit social classique tend parfois à contenir dans la bonne distance psychologique.
Pour CaSTV, Juliana Zuluaga compte parce qu'elle fait partie de ces cinéastes qui ne demandent pas l'autorisation d'entrer dans le genre. Ils y viennent parce que le réel qu'ils regardent l'exige. Lorsque la société produit des hiérarchies absurdes, des séductions toxiques et des formes d'aliénation quasi rituelles, le fantastique ou l'horreur cessent d'être des exceptions stylistiques. Ils deviennent des outils analytiques.
Il faut enfin souligner l'élégance de cette démarche. Zuluaga ne cherche pas la violence comme argument spectaculaire. Elle préfère une montée plus insidieuse, où l'on comprend progressivement que la scène observée contenait déjà sa part de piège. Cette confiance dans l'intelligence du spectateur mérite d'être notée. Elle distingue les films qui pensent vraiment leurs effets de ceux qui se contentent de les distribuer.
Juliana Zuluaga apparaît ainsi comme une réalisatrice du dérèglement contrôlé. Son cinéma regarde les structures sociales avec assez de lucidité pour y découvrir des monstres sans maquillage, puis assez d'audace formelle pour leur donner la bonne forme. C'est peu dire que cette alliance est précieuse.
