Jules Ronfard
Chez Jules Ronfard, on entre d'abord par une sensation de laboratoire artisanal: un cinéma qui aime les formes, les matières, les effets de seuil, et qui traite le fantastique non comme une grande machine mythologique mais comme une perturbation très concrète du visible. Cette précision du geste compte, parce qu'elle évite au film de genre francophone deux impasses fréquentes: l'imitation servile des modèles anglo-saxons et la distance ironique qui protège de tout risque. Ronfard travaille autrement. Il prend l'étrange au sérieux, tout en gardant l'agilité d'une mise en scène qui sait rester mobile.
Ce qui rend son travail immédiatement reconnaissable, c'est la façon dont il négocie la frontière entre jeu et menace. Beaucoup de jeunes auteurs abordent l'horreur par l'accumulation de signes. Ronfard, lui, préfère installer des règles locales, presque intimes, puis montrer comment elles se fissurent. Un objet, un espace, un rituel improvisé, une interaction trop insistante: le film avance par petits déplacements, et la peur naît de cette montée en précision. C'est une méthode qui rappelle que le cinéma fantastique peut rester une affaire de détails observés, pas seulement de grands concepts.
Son travail s'inscrit bien dans le paysage des années 2020, mais sans adopter la neutralité visuelle qui domine une large part de la production contemporaine. Ronfard semble au contraire convaincu qu'un film de genre doit posséder une peau. Cela se sent dans le rapport à la lumière, aux surfaces, aux textures sonores. Même lorsqu'il part d'un dispositif modeste, il cherche une densité sensorielle. Le cadre n'est pas simplement fonctionnel. Il organise une expérience. On perçoit chez lui le désir de produire une ambiance qui ne soit ni décorative ni illustrative, mais structurelle.
Cette ambition formelle est d'autant plus intéressante qu'elle ne sacrifie pas la lisibilité émotionnelle. Ronfard ne filme pas des figures réduites à leur rôle mécanique dans un scénario de peur. Il s'intéresse à la manière dont des êtres, souvent fragiles ou mal ajustés au monde qui les entoure, réagissent à une faille du réel. Le fantastique devient alors un révélateur, parfois cruel, parfois presque tendre, des désirs, des frustrations et des aveuglements. Cette dimension humaine évite au film de se refermer sur son seul dispositif. Elle lui donne une résonance.
On pourrait dire qu'il appartient à une génération pour qui le genre n'est plus un territoire honteux à justifier, mais un langage légitime. Pourtant, Ronfard ne traite jamais ce langage comme un acquis paresseux. Il faut au contraire saluer sa conscience des formes. Il sait que l'effet n'a de valeur que s'il modifie durablement la perception du spectateur. Un surgissement isolé ne l'intéresse pas beaucoup. Ce qui lui importe, c'est la manière dont une œuvre installe une logique, même bancale, puis oblige le regard à s'y adapter. C'est là que le cinéma commence vraiment.
Cette intelligence du seuil le rapproche d'une partie du cinéma français et québécois récent qui réinvestit le trouble, le conte noir ou l'horreur intime sans renoncer à une certaine tenue d'écriture. Mais Ronfard ne se contente pas d'habiter une tendance. Il y apporte une nervosité propre, une manière de faire vibrer les cadres et les situations sans tout surexpliquer. Il fait confiance à la contamination lente du motif, au travail du hors champ, à la persistance de ce qui n'a pas été totalement nommé.
C'est sans doute pour cela que ses films donnent le sentiment de rester un peu ouverts, même après leur fin. Non parce qu'ils chercheraient à fabriquer artificiellement du mystère, mais parce qu'ils comprennent qu'une image forte ne s'épuise pas dans sa première lecture. Chez Jules Ronfard, le fantastique tient à cette persistance: une légère déviation du réel, assez nette pour troubler, assez opaque pour continuer à travailler la mémoire. C'est une voie prometteuse, et surtout une voie déjà singulière dans un paysage où tant de jeunes films veulent prouver qu'ils savent citer les bons modèles au lieu d'apprendre à regarder eux-mêmes.
