Jukka Kärkkäinen
Avec Rottatytto, Jukka Kärkkäinen touche à quelque chose de très rare: un film qui semble écouter le monde rural finlandais jusqu'à entendre, sous les habitudes, une rumeur d'apocalypse morale. Son cinéma n'est pas d'abord spectaculaire. Il procède par imprégnation, par usure, par voisinage prolongé avec des êtres que la société contemporaine regarde mal ou ne regarde plus du tout. On a parfois parlé, trop vite, d'un regard documentaire fasciné par l'excentricité. Ce serait manquer l'essentiel. Kärkkäinen filme moins des marginaux que des formes de vie en train de devenir illisibles dans une modernité qui tolère tout en surface mais rejette ce qui lui rappelle ses propres rebuts.
Ce qui frappe, c'est la densité physique de ses films. Les intérieurs y sont chargés de temps, les corps portent leurs conditions d'existence, les paysages ne consolent personne. La campagne n'y a rien d'idyllique. Elle respire, elle pèse, elle enferme parfois. C'est en cela qu'il touche par moments à une veine de folk horror sans en reprendre mécaniquement les motifs. Il n'a pas besoin de rite païen ni de forêt maudite pour produire un trouble profond. Il lui suffit d'un monde social fermé sur lui-même, d'une économie affective où chacun connaît la place de l'autre, d'un horizon si resserré que l'écart le plus minime prend l'allure d'un scandale.
Dans les Années 2000 puis les Années 2010, ce regard fait de lui une figure singulière du cinéma finlandais. Là où une partie du documentaire européen s'est enfermée dans la bonne conscience ou le commentaire sociologique, Kärkkäinen garde quelque chose de plus risqué: une confiance dans l'ambiguïté des présences. Il ne protège pas ses personnages par un cadre moral préalable. Il les laisse apparaître avec leur dureté, leur tristesse, leur drôlerie parfois involontaire, leur puissance de résistance aussi. Cette absence de simplification est exigeante, et elle explique pourquoi ses films peuvent déranger autant qu'ils émeuvent.
Il faut parler également de la lenteur, non pas comme effet de prestige, mais comme méthode éthique. Chez Kärkkäinen, prendre du temps signifie refuser de consommer une vie comme un sujet. Le plan dure parce qu'il faut laisser une personne habiter l'image au lieu de la réduire à une fonction narrative. Cette durée permet aux contradictions d'exister. Un visage peut sembler fermé puis soudain fragile. Une posture grotesque devient une stratégie de survie. Un décor décrépit cesse d'être pittoresque et devient le théâtre exact d'une relation au monde. C'est là que son cinéma atteint sa plus grande justesse: quand il transforme l'étrangeté apparente en question de proximité.
Cette proximité n'a rien de sentimental. Kärkkäinen n'idéalise pas les laissés pour compte, pas plus qu'il n'organise leur déchéance en spectacle misérabiliste. Il observe comment la violence sociale s'incarne dans des habitudes, des silences, des espaces. Cela donne des films où le réel paraît légèrement déplacé, comme si la norme s'y révélait elle-même monstrueuse. Le monstre, au fond, n'est jamais l'individu bizarre que le regard bourgeois croit identifier. Le monstre est le mécanisme collectif qui décide quelle vie sera jugée acceptable, montrable, soluble dans le récit national.
Son travail importe aussi parce qu'il rappelle que le documentaire, lorsqu'il assume sa dimension de mise en scène, peut produire une intensité de fiction très particulière. Non pas une fiction qui invente des événements, mais une fiction qui révèle la dramaturgie déjà contenue dans les gestes du quotidien. Un trajet, une dispute, un repas, un entêtement deviennent des scènes à haute tension parce que Kärkkäinen sait exactement où se loge le tragique: dans l'ordinaire quand l'ordinaire ne tient plus.
Voir Jukka Kärkkäinen aujourd'hui, c'est retrouver une idée du cinéma comme art du frottement. Frottement entre le proche et l'incompréhensible, entre la compassion et l'inquiétude, entre la réalité brute et ce qu'elle charrie de mythologie obscure. Peu de cinéastes savent aussi bien filmer les vies que le progrès laisse au bord de la route sans les transformer en emblèmes propres. Lui préfère les opacités. Et c'est précisément cette opacité, cette résistance à la simplification, qui donne à son oeuvre sa force durable.
