Joel Schumacher
Quand The Lost Boys transforme le vampire en fantasme pop, sexuel et adolescent sur une plage californienne saturée de cuir, de fumée et de saxophone, Joel Schumacher impose d'emblée une vérité qu'une partie de la critique a longtemps refusé de voir: son cinéma comprend intimement la surface comme champ de bataille. Chez lui, le style n'est jamais un supplément décoratif. Il est la manière même dont les désirs, les peurs et les rapports de pouvoir deviennent visibles. Schumacher sait que l'excès vestimentaire, le chromatisme appuyé ou la théâtralité des corps peuvent dire quelque chose de très précis sur une époque.
Inscrit dans les États-Unis du spectacle, de la publicité et des métropoles surexposées, il a souvent été jugé avec condescendance parce qu'il ne cachait pas son goût de l'effet. C'est une erreur de lecture classique. On pardonne volontiers la stylisation quand elle se présente comme noblesse, beaucoup moins quand elle assume le plaisir, la vitesse et le tape-à-l'œil. Schumacher, ancien costumier et scénariste, connaît pourtant mieux que beaucoup d'autres la puissance narrative de l'apparence. Ses films n'opposent pas profondeur et surface. Ils montrent comment la surface produit déjà de la vérité.
Cette intelligence éclate dans Flatliners, où l'imaginaire médical, la culpabilité et le gothique de studio se rencontrent dans une forme très contrôlée. Le film appartient pleinement aux Années 1990, mais il dépasse le simple parfum d'époque. Schumacher y travaille le grand angle affectif, les couloirs comme pièges psychiques, la lumière comme matière anxieuse. Même lorsqu'il flirte avec le spectaculaire, il garde une attention réelle à la vulnérabilité des personnages. La peur, chez lui, naît souvent de ce moment où le désir de tout expérimenter se retourne contre soi.
On retrouve ce nœud dans Falling Down, qui n'est pas un film d'horreur à proprement parler, mais qui reste l'un des portraits les plus inquiétants de la rage masculine blanche en crise. Schumacher comprend que le monstre moderne peut parfaitement circuler en chemise et cravate, dans un trafic banal, au cœur d'une journée ordinaire. Son cinéma a cette qualité rare: il sait quand l'excès doit être flamboyant et quand il doit au contraire s'installer dans une normalité pourrie. Cette plasticité explique une filmographie souvent plus cohérente qu'on ne le dit.
Même ses Batman Forever et Batman & Robin méritent d'être revus au-delà des réflexes moqueurs. Leur camp industriel, leur artificialité revendiquée, leur goût des couleurs acides et des volumes fétichistes composent un univers où le comic book cesse de feindre la gravité. Schumacher n'était pas un auteur de la discrétion. Il était un metteur en scène de l'intensification. Et cette intensification pouvait toucher aussi bien le mélodrame judiciaire, le thriller psychosexuel que le fantastique adolescent.
Dans l'histoire du genre horrifique, sa place tient précisément à cette capacité de faire communiquer l'horreur avec la mode, le clip, le teen movie et le cinéma de studio. Il sait que le monstre peut être séduisant, que la peur peut circuler à travers la beauté fabriquée, que l'artifice peut produire une sincérité inattendue. Phone Booth en donne une version plus sèche, plus tardive: un dispositif presque abstrait où la pression morale et la panique urbaine deviennent matière de pur suspense.
Schumacher a souvent payé le prix critique de sa versatilité. On préfère les carrières plus faciles à classer. Or sa richesse vient justement de sa mobilité. Il pouvait passer d'un film intimiste à une grande machine de studio sans perdre son sens du contour, du rythme et de l'image-signature. Ce n'est pas le parcours d'un opportuniste sans vision. C'est celui d'un cinéaste qui comprenait la culture populaire de l'intérieur, dans ce qu'elle a de vulgaire, de douloureux, de fantasmatique et de profondément théâtral. Le revoir aujourd'hui, c'est redécouvrir un styliste qui avait compris bien avant beaucoup d'autres que le cinéma mainstream pouvait être une scène de désir, de peur et d'excès formel bien plus complexe que sa réputation.
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