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Jerome Pikwane

The Tokoloshe donne à Jerome Pikwane un point d'ancrage rare et précieux: une horreur sud-africaine qui fait du monstre folklorique non pas une curiosité exotique, mais une figure de violence sociale, de trauma et de survie féminine. Le film comprend que la créature n'est jamais seulement une créature. Elle porte avec elle un système de peur, de pauvreté, de silence et d'abus.

Pikwane s'inscrit ainsi dans une cartographie du genre encore trop peu commentée. Le cinéma d'horreur africain, et plus précisément sud-africain, ne peut pas être lu avec les mêmes automatismes que les modèles américains ou européens. Les fantômes, les esprits, les croyances et les monstres y rencontrent une histoire politique concrète: ségrégation, précarité, déplacements, urbanisation brutale, rapports de classe, violence de genre. Le fantastique ne flotte pas au-dessus du réel. Il en sort.

Dans le cinéma d'horreur, cette relation au réel est décisive. Un monstre comme le tokoloshe fonctionne parce qu'il existe à la fois comme peur culturelle et comme image de ce qui ne peut pas être dit frontalement. Le genre devient alors un langage de substitution, mais pas un langage faible. Au contraire, il permet de rendre visible la violence qui se cache dans les institutions, les logements, les emplois, les familles, les lieux censés protéger. L'horreur n'ajoute pas du noir au monde. Elle révèle la noirceur déjà organisée.

Le lien avec l'Afrique du Sud donne au travail de Pikwane une force spécifique. Le pays porte une histoire où les espaces sont politiquement chargés. Qui habite où, qui travaille pour qui, qui peut partir, qui reste enfermé, qui est cru lorsqu'il parle: ces questions deviennent immédiatement horrifiques lorsqu'un film les met sous pression. The Tokoloshe ne demande pas au folklore de remplacer le social. Il les noue ensemble jusqu'à rendre leur séparation impossible.

Cette approche rejoint aussi le fantastique dans son sens le plus ancien: une irruption qui oblige une communauté à regarder ce qu'elle préférait tenir à distance. Le surnaturel n'est pas une parenthèse. Il est une forme de mémoire. Chez Pikwane, la peur se nourrit d'une vulnérabilité matérielle. Les personnages ne sont pas menacés dans un vide symbolique. Ils le sont dans des chambres, des couloirs, des lieux de travail, des zones où le corps doit déjà négocier sa sécurité.

Dans les années 2010, l'horreur mondiale a commencé à recevoir davantage d'attention hors des centres habituels, même si cette attention reste inégale. Pikwane appartient à cette ouverture nécessaire. Son cinéma rappelle que le genre n'est pas une propriété occidentale exportée ensuite vers le reste du monde. Il existe partout où une culture dispose de peurs, de récits, de tabous, de violences et de figures pour les organiser.

La valeur de Jerome Pikwane pour CaSTV tient à cette articulation. Il apporte une horreur située, chargée, consciente de ses mythes et de ses blessures. Son travail refuse la carte postale folklorique autant que le réalisme plat. Il comprend que les monstres les plus efficaces sont ceux qui possèdent une double adresse: ils effraient dans l'image et accusent hors de l'image. C'est cette double adresse qui donne au tokoloshe sa puissance de cinéma. Et c'est elle qui fait de Pikwane une présence importante dans toute exploration sérieuse de l'horreur contemporaine.