Jeremy Lalonde
Avec The Go-Getters, odyssée torontoise à petite échelle entre gueule de bois, désœuvrement et camaraderie accidentée, Jeremy Lalonde affirme une qualité très nette: il sait faire de la modestie un moteur de mise en scène plutôt qu'une excuse esthétique. Ses films partent souvent de personnages un peu cassés, socialement flottants, émotionnellement en retard sur leur propre vie, puis les laissent dériver dans des espaces urbains où l'errance finit par devenir une forme de narration. On pourrait y voir une simple chronique indépendante canadienne. Ce serait oublier la précision avec laquelle Lalonde organise le désordre, l'amitié et la fatigue contemporaine.
Le cinéma de Lalonde repose largement sur l'idée de friction. Des personnages qui ne devraient pas passer beaucoup de temps ensemble s'y retrouvent pourtant forcés de partager un trajet, un appartement, une soirée ou une crise. De cette proximité imposée naissent des dialogues, des aveux déplacés, des éclats de drôlerie et parfois des découvertes plus douloureuses. Ce qui le distingue, c'est qu'il ne cherche pas à convertir immédiatement ces tensions en grande leçon d'humanité. Il garde les aspérités, les moments d'échec, les retards affectifs. Ses films ont ainsi une texture relationnelle très juste.
Cette justesse tient en partie à son sens de l'espace canadien contemporain, notamment urbain. La ville chez Lalonde n'est ni une carte postale ni un simple décor neutre. Elle existe comme un ensemble de seuils: trottoirs, bars, voitures, appartements temporaires, lieux de travail fragiles, espaces où l'on attend sans trop savoir quoi faire de sa journée. Cette géographie du provisoire inscrit son œuvre dans les années 2010 et les années 2020, moment où une partie du cinéma indépendant nord-américain s'est attachée à filmer l'âge adulte comme une zone de suspension plus que comme une progression assurée.
Lalonde a aussi le mérite de ne pas confondre naturel et laisser-aller. Ses films paraissent souples, presque improvisés par instants, mais ils reposent sur un vrai sens de la progression. Il sait quand relancer un duo, quand ouvrir la scène à une figure secondaire, quand laisser un silence prolonger une réplique qui semblait d'abord anodine. Cette discipline discrète permet au récit de tenir sans jamais perdre sa légèreté apparente. Le spectateur a l'impression de suivre des vies ordinaires, alors qu'un travail précis de construction oriente constamment l'expérience.
Il y a dans cette approche quelque chose de typiquement canadien, si l'on entend par là une façon de filmer les marges modestes du quotidien sans leur imposer une monumentalité artificielle. Les personnages de Lalonde ne sont pas des emblèmes générationnels. Ils sont plus petits, plus drôles, parfois plus tristes aussi. Ils avancent avec les moyens du bord. Cette petite échelle est une force, parce qu'elle permet d'observer de près ce que la précarité, la solitude et le besoin de lien font aux corps et aux conversations.
Même lorsqu'il ne travaille pas frontalement le genre, Lalonde sait faire surgir un léger déséquilibre dans des cadres familiers. Une nuit trop longue, une rencontre qui aurait dû rester anodine, un trajet qui prend une autre couleur, et soudain la comédie touche presque au thriller mélancolique. Ce n'est jamais forcé. C'est la conséquence logique d'un regard qui comprend que les vies ordinaires sont déjà pleines d'angles morts, de fatigues morales et de petits risques affectifs.
Jeremy Lalonde occupe ainsi une place cohérente dans le cinéma indépendant canadien récent. Il travaille avec des budgets et des dispositifs qui semblent modestes, mais il en tire une observation fine de la dérive adulte et des solidarités bancales. Ses films n'annoncent pas de révolution, et c'est précisément pourquoi ils touchent juste. Ils savent qu'une existence peut changer légèrement au coin d'une rue, dans une voiture, à la faveur d'une conversation qu'on n'avait pas prévue. Parfois, cette légère déviation suffit à faire un vrai film.
