Jérémy Clapin
Avec J'ai perdu mon corps, Jérémy Clapin a trouvé une image de cinéma si simple et si folle qu'elle suffit à définir une œuvre: une main sectionnée traverse Paris pour retrouver ce dont elle a été séparée. Tout est déjà là. Le corps fragmenté, l'élan mélancolique, la poésie concrète, le goût pour une animation capable d'embrasser le bizarre sans le rendre abstrait. Clapin n'utilise pas l'animation pour adoucir le réel. Il s'en sert pour donner une forme sensible à ce qui nous manque, à ce qui persiste malgré la coupure, à ce qui continue d'avancer alors même qu'il a perdu son centre.
Ce geste place immédiatement son cinéma dans une zone très particulière du paysage français. Clapin appartient à une génération pour laquelle l'animation n'est plus seulement un domaine de stylisation ou de fantaisie, mais un lieu où les questions de mémoire, de solitude et de sensation peuvent être travaillées avec une précision exceptionnelle. J'ai perdu mon corps n'est pas un film-concept. C'est un film de textures, de rythmes urbains, de souvenirs discontinus, de désirs mal logés. La main y devient moins une trouvaille narrative qu'un opérateur de perception. Elle palpe le monde comme le film palpe la vie contemporaine: par fragments, par chocs, par attachements précaires.
La grande force de Clapin tient à son rapport à la matérialité. Beaucoup d'animations poétiques flottent dans une élégance un peu désincarnée. Lui, au contraire, s'intéresse au poids des objets, au frottement des surfaces, à la respiration d'un espace, à la manière dont la ville encadre les trajectoires solitaires. Son Paris n'est pas un décor de carte postale. C'est une mécanique sensible où circulent la fatigue, le travail précaire, l'amour possible, la mémoire blessée. Cette densité concrète donne au film son étrange puissance: plus le postulat est irréel, plus l'environnement semble vrai.
Clapin sait aussi que l'émotion n'a pas besoin d'être surlignée. Il la construit à partir d'une mise en scène très tenue, d'une circulation entre présent et souvenir, d'une attention aux micro-événements sensoriels. Cette retenue lui permet d'éviter le piège de la jolie tristesse. La mélancolie, chez lui, reste adossée à des conditions matérielles, sociales, existentielles. Les personnages ne souffrent pas dans l'abstrait. Ils vivent dans le flux des années 2010, dans une France urbaine où l'on travaille trop, où l'on aime mal, où l'on se souvient par éclats. C'est ce lien entre l'intime et le contexte qui donne à son cinéma sa tenue.
Il y a également chez Clapin une dimension d'étrangeté douce qu'il faut prendre au sérieux. Une main autonome, des souvenirs qui reviennent comme des matières tactiles, un corps absent qui continue de structurer le récit: tout cela relève d'un fantastique mineur, mais profondément fécond. Le merveilleux y est inséparable de la perte. On ne découvre pas un autre monde. On apprend que celui-ci contient déjà des failles par lesquelles le manque devient visible.
Cette intelligence de la faille explique la reconnaissance du film dans des espaces comme Cannes ou d'autres circuits où l'animation adulte a retrouvé une visibilité plus forte. Mais Clapin ne travaille jamais comme un fabricant d'objets de prestige festivalier. Il y a dans son cinéma une sincérité artisanale, une confiance dans la forme comme moyen de sentir plus justement, qui le protège du maniérisme. Même ses inventions les plus frappantes paraissent naître d'un besoin narratif et affectif précis.
Dans les années 2020, son œuvre garde ainsi une place singulière. Elle montre que l'animation peut être à la fois accessible et radicale, romanesque et sensorielle, triste et intensément vivante. Clapin filme moins la perte que ce qui persiste après elle: des gestes, des élans, une mémoire du toucher. Peu de cinéastes savent donner à cette persistance une forme aussi concrète. Chez lui, le manque n'immobilise pas. Il continue de courir dans la ville, obstinément.
