Jenna Cato Bass
Avec Good Madam, Jenna Cato Bass s'attaque à une maison sud-africaine comme si elle était un document historique qui aurait appris à hanter ses occupants. Peu de films récents comprennent aussi bien que l'espace domestique peut être un appareil idéologique avant d'être un décor. Chez elle, les murs ne cachent pas seulement des secrets. Ils maintiennent des hiérarchies, prolongent des violences et donnent à l'histoire une présence presque respiratoire.
Ce point d'entrée est décisif, parce qu'il situe immédiatement son cinéma loin du fantastique décoratif. Bass n'utilise pas l'horreur pour illustrer un discours social déjà prêt. Elle part du tissu même des relations, de la manière dont les corps circulent dans une maison, de ce qui se dit à voix basse dans une cuisine ou un couloir, pour faire apparaître un ordre spectral. L'héritage colonial et racial n'est pas un sous-texte plaqué. Il est la matière visible de la mise en scène. C'est pourquoi son travail compte autant pour le cinéma d'horreur que pour le cinéma politique contemporain.
On pourrait parler de film de fantôme, bien sûr, mais ce serait presque trop simple. Le fantôme, chez Jenna Cato Bass, n'est jamais un invité extérieur venu troubler une normalité intacte. Il est le nom que prend une structure de domination lorsqu'elle se fissure assez pour devenir perceptible. Good Madam le formule avec une sécheresse admirable: certaines maisons ne sont pas habitées par des spectres, elles sont elles-mêmes des spectres, parce qu'elles continuent d'organiser le présent selon des logiques qui auraient dû mourir avec le régime qui les a produites.
Sa mise en scène privilégie alors les micro-variations de tension. Un silence un peu trop long. Une porte qu'on n'ouvre pas. Une chambre dont la fonction réelle demeure trouble. Une relation de service où la politesse elle-même devient forme d'aliénation. Bass n'a pas besoin d'en rajouter. Elle sait que la peur la plus durable vient souvent d'une normalité qui se défend. Son art consiste à laisser monter le malaise sans rompre trop tôt la surface du quotidien. Quand l'étrange surgit, il ne contredit pas le réel. Il révèle ce que le réel contenait déjà de monstrueux.
Dans le contexte de l'Afrique du Sud, ce geste prend une force particulière. Le cinéma de genre y devient un instrument d'auscultation historique. Non pas au sens scolaire d'une leçon sur le passé, mais au sens physique d'une écoute des persistances: ce qui reste dans les pièces, dans les postures, dans les façons de commander et d'obéir. Bass filme admirablement cet après qui ne passe pas. Elle sait que les structures de classe, de race et de domesticité possèdent leur propre surnaturel, plus tenace qu'une apparition isolée.
Inscrite dans les années 2020, son oeuvre dialogue aussi avec un ensemble plus vaste de films qui déplacent l'horreur vers les héritages coloniaux, les maisons malades, les transmissions empoisonnées. Mais elle le fait avec une retenue qui lui appartient en propre. Là où certains cinéastes optent pour l'allégorie soulignée, Jenna Cato Bass préfère la contamination lente, le trouble perceptif, la pression presque abstraite d'un ordre ancien encore actif.
Le résultat est un cinéma qui pense avec une grande précision sans jamais cesser de sentir. C'est un art de l'atmosphère, certes, mais d'une atmosphère socialement informée, traversée par les rapports de pouvoir jusqu'au moindre déplacement dans le cadre. Jenna Cato Bass ne filme pas seulement la peur de la maison. Elle filme la peur de découvrir que la maison, depuis le début, connaissait votre place mieux que vous-même.
