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Jeff Baena - director portrait

Jeff Baena

Avec Life After Beth, Jeff Baena aborde le film de zombie par le pire endroit possible, donc le meilleur : le déni sentimental. Au lieu de prendre les morts-vivants comme une simple menace extérieure, il les réintroduit dans le cadre du deuil amoureux et familial. Cette décision suffit à définir son territoire. Baena s'intéresse aux situations où l'affect refuse d'admettre ce que le réel a déjà déclaré terminé. Le retour du mort devient alors une farce noire, mais aussi une expérience de prolongation impossible. Son cinéma se nourrit précisément de cette contradiction.

Dans le paysage des États-Unis, Jeff Baena a longtemps occupé une place oblique, entre l'indépendance ironique, la fable absurde et le cinéma de genre détourné. Ses films ne courent pas après la pure efficacité narrative. Ils préfèrent les dynamiques de groupe, les dialogues légèrement dissonants, les personnages qui semblent découvrir trop tard les règles affectives dans lesquelles ils sont enfermés. Cette tonalité donne à son œuvre une forme de flottement très reconnaissable. On avance toujours un peu à côté du confort, ce qui convient parfaitement à la comédie horrifique.

Baena filme très bien l'embarras. C'est même là que son cinéma touche souvent juste. Un personnage revient d'entre les morts, une relation devient absurde, un cadre social continue comme si de rien n'était, et soudain le film révèle la mécanique grotesque de la normalité. Plutôt que de souligner lourdement la satire, il la laisse infuser dans les comportements. Les gens mentent, rationalisent, s'attachent à des habitudes déjà condamnées. Cette petite obstination humaine est au cœur de son regard. Elle rend ses films plus tristes qu'ils n'en ont l'air.

Dans les années 2010, beaucoup de films indépendants américains se sont appuyés sur l'ironie pour se protéger de l'émotion. Jeff Baena fait quelque chose d'un peu différent. Son humour ne sert pas à annuler les affects, mais à montrer leur inadéquation. On rit parce que la situation est insoutenable et que les personnages ne disposent que de réflexes sociaux dérisoires pour y répondre. Cette approche donne au fantastique chez lui un poids curieux. L'événement surnaturel n'ouvre pas vers l'aventure. Il expose la pauvreté de nos scripts relationnels.

Il faut aussi noter sa capacité à organiser l'ensemble sans hystérie. Même quand le concept semble délirant, Baena conserve une forme de nonchalance calculée. Ce tempo légèrement désaxé permet aux situations de devenir plus étranges qu'elles ne le seraient dans un cinéma plus démonstratif. Le spectateur n'est pas poussé à réagir selon un mode unique. Il hésite entre rire, gêne, inquiétude et compassion. Cette hésitation est la vraie matière du cinéma de Baena.

Son œuvre rappelle enfin que le genre peut servir à reposer des questions anciennes sous une forme oblique. Que fait-on du deuil quand le disparu revient ? Que vaut une relation lorsqu'elle ne tient que par habitude ? Qu'est-ce qu'aimer quelqu'un qui n'occupe plus tout à fait le monde des vivants ? Baena ne répond jamais frontalement. Il préfère laisser la situation travailler, jusqu'à ce que le malaise fasse son œuvre.

Pour CaSTV, Jeff Baena occupe donc une place importante parmi les cinéastes qui savent que l'horreur ne perd rien à fréquenter l'absurde. Au contraire, l'absurde peut en révéler la vérité la plus nue : nous restons attachés à ce qui nous détruit parce que l'idée d'un retour, même monstrueux, paraît parfois plus supportable que la fin nette. C'est ce mélange de désinvolture, de mélancolie et de cruauté douce qui rend son cinéma si singulier.