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Jan van Ijken

Avec Becoming, Jan van Ijken a offert l'une des expériences visuelles les plus saisissantes de l'observation naturaliste récente: la division cellulaire, le déploiement embryonnaire, la formation du vivant filmés comme un drame sans acteurs humains mais non sans vertige. Il faut partir de là pour comprendre son cinéma. Van Ijken travaille à la frontière de l'art, de la science et du documentaire, mais ce qui le rend important n'est pas la simple beauté des phénomènes qu'il enregistre. C'est sa capacité à rendre visible un temps que l'oeil humain ne perçoit généralement pas, et à faire de cette visibilité une expérience presque métaphysique.

Chez lui, l'observation n'est jamais plate. Elle produit une dramaturgie du devenir. Le vivant y apparaît comme une force de transformation continue, parfois majestueuse, parfois inquiétante, toujours irréductible à la simple information scientifique. Cette intensité tient beaucoup au choix du cadre et du rythme. Van Ijken sait que le temps accéléré ou ralenti ne sert pas seulement à mieux voir. Il sert à déplacer la sensibilité du spectateur, à lui faire éprouver la croissance, la mutation, la répétition ou l'effondrement comme des formes de récit. Le cinéma redevient alors une machine à révéler des dimensions du monde autrement invisibles.

Cette méthode produit souvent un trouble très particulier. On entre dans ses films par l'émerveillement, puis l'on comprend que l'émerveillement n'est pas sans inquiétude. Voir le vivant de si près, le voir se composer, proliférer, se reconfigurer, c'est aussi sentir combien notre échelle habituelle est fragile. Van Ijken rejoint ici, par des chemins non fictionnels, une sensibilité qui touche parfois au cinéma d'horreur. Non pas l'horreur du monstre fabriqué, mais celle plus ancienne et plus fondamentale d'une vie qui obéit à des processus immenses, indifférents à nos catégories morales.

Le lien avec les Pays-Bas ou avec une tradition européenne de l'image scientifique existe, bien sûr, mais il ne suffit pas à épuiser son geste. Van Ijken ne se contente pas d'illustrer des savoirs. Il compose des formes d'attention. Qu'il filme la nature, les insectes, la matière organique ou les temporalités cachées du monde, il nous oblige à reconnaître que le visible est toujours plus vaste que nos usages habituels du regard. Cette leçon a quelque chose de profondément cinématographique. Le médium y retrouve sa puissance première: révéler ce qui échappe à la perception ordinaire.

On pourrait aussi parler de son sens de l'échelle. Chez van Ijken, l'infiniment petit n'est jamais petit au sens affectif. Il devient un cosmos. Une surface se transforme en paysage. Une membrane devient un théâtre. Cette requalification du détail rappelle que la beauté du documentaire ne tient pas seulement au sujet observé, mais à la manière dont la mise en scène recompose notre rapport à lui. Il ne suffit pas d'approcher. Il faut savoir traduire cette proximité en expérience sensible.

Dans les Années 2010 et Années 2020, à une époque où l'image est partout mais où le regard se disperse, van Ijken pratique une pédagogie sans didactisme. Il ralentit, concentre, expose. Il offre au spectateur une manière plus intense de voir, et donc une manière plus exigeante d'habiter le monde.

Jan van Ijken filme la nature comme un immense laboratoire d'étrangeté. Ses oeuvres rappellent que le réel n'a pas besoin d'être fictionnalisé pour paraître fantastique. Il suffit parfois de lui donner le bon temps, la bonne échelle et la bonne patience pour que ce que nous appelons la vie redevienne une énigme.