Imtiaz Ali
Il faut entrer chez Imtiaz Ali par l'errance amoureuse de Jab We Met ou par la dérive existentielle de Rockstar, parce que son cinéma indien se joue toujours dans le déplacement, réel ou intérieur. Chez lui, l'amour n'est pas un état stable. C'est une force de désajustement. Les personnages quittent une ville, un fiancé, une carrière, une version d'eux-mêmes, et découvrent que la route ouvre moins un accomplissement qu'une crise de vérité. Imtiaz Ali est un grand cinéaste du sentiment lorsqu'il devient déplacement de l'identité.
Dans le contexte de l'Inde, cela le place à part. Il travaille dans l'orbite de Bollywood, avec ses stars, sa musique, sa large circulation populaire, mais il y injecte une mélancolie et une inquiétude qui excèdent souvent la simple promesse romantique. Ses héros et héroïnes ne cherchent pas seulement le bon partenaire. Ils cherchent une forme de cohérence intérieure que la société, la famille ou le succès rendent presque impossible. Cette tension donne à ses meilleurs films une vraie densité affective.
Ce qui distingue Ali, c'est sa compréhension du voyage comme structure narrative et psychique. Dans beaucoup de romances commerciales, le déplacement sert à changer de décor. Chez lui, il sert à faire vaciller les certitudes. Les paysages, les trains, les routes, les chambres d'hôtel, les villes étrangères deviennent des surfaces de révélation. Le personnage s'y découvre moins libre que divisé, moins sauvé qu'exposé. C'est une manière très fine de réinventer la romance populaire sans la priver de son intensité émotionnelle.
Le lien avec CaSTV n'est pas si lointain qu'il y paraît. Le cinéma d'Ali touche parfois à une forme d'inquiétante étrangeté sentimentale. Les passions y sont belles, mais elles peuvent aussi être destructrices, obsessionnelles, incapables de se traduire en vie commune apaisée. Cette zone trouble, où le désir devient force de dérèglement, n'est pas étrangère à certaines marges du genre, surtout si l'on considère l'horreur comme expérience de perte de maîtrise sur sa propre trajectoire.
Dans les années 2000 et les années 2010, Imtiaz Ali a ainsi donné à la romance hindi une inflexion plus nerveuse, plus introspective, parfois presque douloureuse. Il n'abandonne ni la chanson ni le charme des stars, mais il les inscrit dans des récits où l'épanouissement reste fragile. Le bonheur, chez lui, n'est jamais seulement l'aboutissement attendu du scénario. Il se mérite mal, se perd vite, ou laisse derrière lui une part irréparable.
Il faut aussi souligner son rapport aux personnages féminins. Lorsqu'il est à son meilleur, Ali leur offre une mobilité et une parole qui fissurent les rôles convenus sans pour autant les transformer en emblèmes impeccables. Il comprend que le désir d'émancipation est lui aussi traversé de contradictions, de peurs, d'élans imprévisibles. Cette attention donne à plusieurs films une vitalité qui dépasse de loin le simple packaging romantique.
Sa mise en scène, souvent plus discrète que ses scénarios ou ses bandes sonores, n'en est pas moins importante. Ali organise très bien la circulation entre intimité et spectacle, entre moments de suspension et poussées musicales, entre géographie concrète et espace émotionnel. Ce sens du flux explique la force de certains films, qui semblent moins raconter une histoire d'amour que suivre la forme même de son déplacement.
Sa reconnaissance dans les grands circuits internationaux demeure plus limitée que celle de certains auteurs festivaliers passés par Toronto ou Berlin, mais cela ne diminue en rien son importance. Imtiaz Ali compte parce qu'il a su faire respirer autrement un cinéma populaire immense, en y introduisant de la faille, du manque et une vraie nostalgie du mouvement.
Le regarder aujourd'hui, c'est voir comment la romance peut redevenir aventure existentielle. Chez lui, aimer n'est pas trouver sa place. C'est souvent découvrir qu'on ne savait pas encore qui l'on était. Dans l'espace du drame romantique indien contemporain, cette inquiétude fait toute sa valeur.
